Sur le pont

Qu’est ce que je fais debout collée contre les jambes de ma mère aux aurores sur le pont d’un gros bateau ?
Qu’est ce que je fais encore contre elle, accrochée à la rampe du ponton, coudes contre coudes ?

J’attends l’île. L’île maternelle vers laquelle tous les étés nous retournions.

Ils sont tous sur les ponts bien avant qu’on l’aperçoive, ceux qui y sont nés.
Ils tendent le cou, ils tendent le nez.
Je suis sur le pont et avec elle j’hume l’horizon. On sent le vent, on sent la terre, on sent l’île avant de la voir. Elle est là.

 » Sens , sens, respires ! » C’est un ordre, une douce injonction.
Je sens, je respire à plein poumons, je la happe, je la rentre dans mon corps, je m’en parfume.

 » C’est le maquis ma fille… »

Nous ne sommes plus qu’un corps qui est à l’appel, soumis, ouvert. Les cheveux courent dans le vent, il fait encore frais et pas toujours jour. L’aurore des été sûrs. Jouissance d’absolu.

Dans le petit matin une première silhouette au loin. Une forme, une ombre. Le coeur bat plus fort. Les yeux sont mouillés.

L’île maternelle de tous les secrets.
Les langues se délient, on la voit, on la reconnaît, on nomme, on commente.
On retrouve chaque côte, chaque crique, chaque rochers. On dit, on redit, on explique, comme chaque année.
L’enfant pose des questions quand il n’est pas sûr de ce qu’il voit mais surtout il se tait. Il se tait car il sent sa mère éperdue d’amour et de souvenirs et il veut juste être dans la petite boîte de son coeur à elle, sage et silencieux, caché au fond du mystère, en faire partie.

Le bateau longe longtemps le golfe et se rapproche. On raconte les plages que l’on voit bien maintenant et où on passera ses journées. On regarde si ça a changé. Là un immeuble ? Non, là à côté de la maison de Rose, regardes, c’est la route des crêtes.
Là, le cimetière, regardes, derrière, l’hôpital, la maison de ta cousine.
Là, là, là… Tout est à moi, tout est à nous et tout est à tout ceux qui sur le pont, pleurent, sourient, étreignent leur enfance sur la rambarde, serrent leurs bébés dans les bras et montrent du doigt
« Regardes là, et là, et regardes, mamie est là ! »

Le bateau croise le phare et sa pointe. Et entre dans le port. L’excitation gagne et l’émotion dévore.

La petite maison florentine rose aux balcons de marbre apparaît. Nous avons tout un étage. On peut faire du vélo dans le couloir tant il est grand. Des fresques peintes aux plafonds, le piano dans l’immense salon. C’est un autre monde.
Et la grand-mère est là, au balcon.
Jusqu’aux années 80 la maison était juste devant le port, exactement en face du quai d’arrivée des paquebots. Par la suite le quai a grandi et un bâtiment a bouché la vue…Un immense sacrilège, jamais pardonné.
Mais aujourd’hui Mamy est au balcon avec vue et accès direct sur la mer. Et elle agite son mouchoir blanc.

A partir du phare les yeux ne la quittent plus. On voit trouble au début et puis on distingue le corps et puis c’est elle, on est ensemble. On agite les mains, le corps, on crie. On vit, on s’exprime, on s’extasie, c’est tout le temps comme cela.

Sur le pont tout le monde s’est mis à s’agiter. Une valse incroyable. Ca y est tout le monde est impatient. On y est, on y est, on y est !!!
On veut descendre, rejoindre les voitures. On veut aussi profiter encore de la vue, de la hauteur, de la chaleur docile du matin sur le pont, de gens en bas qui sont là, du port, des cafés, des rues, qu’on voit tout à fait et dont je connais chaque recoin.
Alors tout le monde est partout. Dans les escaliers, ça papote, ça y est, on est déjà dans les murs, on parle de la journée, du boulanger qu’on va revoir, de la tante qu’il faut aller chercher.
Ca y est certains sont déjà dans la voiture, ils ont de la route à faire, ils ont le village à retrouver, ils ont la maison à ouvrir et voir si le robinet dehors est réparé.
Ca y est tous les bagages sont rassemblés et les marins ont amarré le navire. Les cordes immenses qui font peur quand tu es petite, elles pèsent des tonnes et font du bruit.

Bien avant que le bateau soit immobile les voitures ont démarré, tout le monde dedans est décoiffé ou crevé ou affamé et si excité !

Nous, nous n’avons que la rue à traverser.
Monter l’immense escalier de marbre gris et ses odeurs d’encens, un peu « d’église », je ne sais pas pourquoi. Un étage, deux étages et c’est chez nous.
La grand-mère dont je porte le prénom, a ouvert la porte et le café est chaud.

On dévale dans les chambres, une autre vie commence.

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3 commentaires to “Sur le pont”

  1. Et comment elle s’appelait alors cette grand-mère ? Quel rire dans les yeux elle avait ?

    Mathilde, c’est mon deuxième prénom. C’était le sien aussi. Elle avait les yeux bleus. Et je l’aimais.

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