Montréal 1983

1983. J’ai un bon p’tit job avec un bon p’tit diplôme pour un boulot que j’aime beaucoup  mais que je ne me vois pas faire trop. Ah ?

Je démissionne.

1983. Ma vie sentimentale est un chaos, les équations s’enchaînent mais rien ne se met en place comme il faudrait. Mauvais calculs.  Je n’aime pas ceux qui me veulent et je fais le pied de grue devant les portes de ceux qui me rejettent. Ah ?

Je prends un billet d’avion pour le pays de ma grand-mère et les valises sont prêtes.

Mon amie Chantal part vivre au Québec. Amoureuse de Stan, après deux allers et retours, elle se décide. Stan est venu durant l’été. On a sympathisé. Il m’a dit Tu viens, il y a de la place chez moi. Tu seras là quand ma blonde arrivera, ce sera bien pour elle aussi et puis vous chercherez du travail ensemble.

Bonne idée. Une autre amie revient de Montréal et a fait du théâtre avec Martine. Je prends l’adresse de Martine. Zou.

C’est le beau mois de septembre. Stan m’accueille chez lui. Il partage l’appart avec un chercheur en biologie toujours fourré dans le Grand Nord. La chambre est libre. Stan, lui, bosse dans un théâtre.

Chantal ne viendra pas. Oups. Le chum est dévasté. Les malles de la dame sont déjà là. La poisse. Peut être plus tard … Il lui faut plus de temps…dit-il, inconsolable il attendra et puis…Non, elle ne viendra pas.

Au dessus, à l’étage, Johanne et Patrick, comédiens, se partagent l’appartement. Patrick est en tournée pour six mois en Californie. Johanne me propose la sous location. Impeccable.

Voilà , j’habite Montréal ! Johanne vit les affres du métier de comédien au chômage. Les photos, les Book, les casting, les refus…l’enfer.

J’apprends à tartiner le beurre de cacahouètes sur des bagels chauds. Le délice. Jamais retrouvé les mêmes, ni dix ans plus tard à San Francisco, ni dix ans plus tard à Montréal à nouveau.  Sans doute le premier bagel, est-ce comme le premier baiser…Le bagel c’est un petit truc rond, juif et délicieux. (Non,  commence pas à avoir l’esprit salace…) Le bagel  peut avoir toutes sortes de goûts et supporter toutes sortes d’accompagnements salés ou sucrés… (Tsss, tsss, tsss…) Bref, si tu connais pas encore, t’es chanceux, un jour t’auras ton premier baiser avec un bagel, tu seras pogné. ( Bon, là c’est n’importe quoi, je t’ai provoqué…).

Je mange, je déambule, dans cette ville fabuleuse, facile, qui t’ouvre les bras. Je marche, je déambule. Ma vie est un petit chaos mobile. Je suis là. Que faire d’autre ? Rien ? Qu’est-ce que je veux ? L’Amour. Il n’est pas là. Ah ?

Des artistes, des comédiens, des jeunes, des beaux, drôles et adorables. Ca oui, il y en a. Je rencontre Martine. Elle m’emmène dans son Montréal. Elle étudie le théâtre, elle a vingt ans, la vie devant elle, elle y croit. Elle commence à jouer. Elle a la pêche, on rit beaucoup. J’aime tout ce qu’elle me montre. Les restau végèt, les boîtes à chansons, les amis, les campus, les sandwiches avec beurre + beurre de cacahouètes + bananes en tranches + beurre de cacahouètes + beurre. Le tout entre deux tranches de pain de mie Big size, tu l’as compris. Avec une pomme  : Ca te fait le repas de midi, qu’elle dit.

Ah ça oui ! Elle est grande et mince. Moi je prends des kilogs chaque jour car je m’arrête partout pour tout goûter, du meilleur aux saloperies…J’engraisse mon Québec, je sucre-à-crème mon Montréal chéri.

La nuit, avec Johanne on court chez le Dépanneur acheter des glaces pour regarder le film à T.V à la maison : on fait comme tout le monde, quoi…

Avec Martine on sort, on marche en bande de jeunes fous dans la ville pour aller d’un bar à un autre et on crie dans la nuit, on s’égosille la vie, on fait les beaux. Mais je suis seule, quand même. Les jeunes gars artistes sont homo, gay, je découvre le mot et les conséquences. Adorables, beaux, gentils, mais gay. Point barre. Seule je suis et loin des amies fidèles, je norcis des pages noires de perdition.

Martine m’emmène chez sa mère à Sherbrooke, Cantons de l’Est. C’est octobre,  l’automne te pète aux yeux. C’est la première fois que je le vois. Tu te dis Avant j’avais pas vu l’automne.

En voiture on passe la frontière avec les U.S.A. D’un rien, d’un coup de bitume, j’entre pour la première fois aux States en bagnole avec, marqué sur sa plaque,  Québec, je me souviens. Ah ben oui, je me souviens.

Je suis royale. On est trois, on est royaux, des anges. Juste une journée, une balade en montagne, du banal pour eux , oui, mais moi j’ai passé la frontière.

On devait aller plus tard à N.Y, pas fait, dommage. Je voulais prendre le train vers Vancouver, pas fait, plus de sous, dommage.

Je vis, je suis québécoise. Stan rigole, me regarde me dit  Mais regardes toi, t’es vraiment d’ici toi ! Oui, enfin, non, pas quand je cause…avec mon maudit accent français…

Je téléphone à « la famille ». Une vieille grand-tante, soeur de ma grand-mère, me reçoit. Et là je suis l’inconsciente du moment : je ne prends pas de photos, je ne garde ni son nom ni son adresse quelque part dans mon foutu cahier aux idées noires. Bourrique.

Elle est adorable, je ne me souviens que des sentiments éprouvés. Elle est douce, elle est émue, elle est disponible. Elle me donne des vêtements, un chapeau en fourrure. Elle a préparé un repas traditionnel qui m’épate. Elle sourit tout le temps. Je ne me rappelle de rien de ce qu’elle m’a dit. Bourrique de moi. Quelle fut la vie de ma grand-mère ? Comment ont vécu ses soeurs, orphelines et unies comme les doigts d’une main, quand l’une d’elle est partie se marier en France ? Qui était leur père, Alfred, français venu s’installer ici  vers 1850 ?

Bourrique je ne sais rien. Revenue 25 ans après, je m’en mords les doigts.

Je vois des morceaux actuels de cette famille car elle a invité quelques traîtres devenus anglophones. Mais ils s’en foutent un peu, rien ne nous attire les uns vers les autres ce jour là. Je n’irai pas à Ottawa. On dirait une chanson  je n’irai pas à Ottawa / Je reviendrai à Montréal...Ah ?

Novembre est là. L’été indien arrive tout à coup. Incroyable. Nous sommes en robe, jambes nues, Martine, Johanne et moi, à siroter des glaces assises par terre, sur le perron en bois. Le monde a changé. Il fait beau, la brise est tiède, on suce des glaces comme des gosses, Montréal est a moi. La vie m’est offerte.

Une semaine après il fait zéro, la première neige tombe.

J’ai pris mon billet de retour.

Où est l’Amour ?

Je reviendrai, oui.



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11 commentaires to “Montréal 1983”

  1. On dirait le cinéma. Les bagels à la myrtille dans quelques jours…

  2. J’arrive là par hasard, je lis … c’est comme un roman, oui un morceau de vie qui défile sur grand écran, un morceau de vie qui défile … vite … comme s’il fallait la vivre vite cette vie … et puis cette quête, toujours la même, vers l’inatteignable, cet amour que l’on cherche, que l’on veut donner et recevoir …
    C’est très bien écrit, rythmé, sensible, j’aime beaucoup …

    • Merci. Bienvenue ici !
      Oui, tu as bien saisis. Il y avait comme une urgence et puis, et puis… Cf les billets :
      « Liberté chérie », « Délivrés , délivrée »…mon rythme a changé et je peux me retourner et le vivre sans sombrer et l’écrire.

  3. Belle histoire ! Tous ces voyages me laissent rêveuse…

  4. 1983 ? … j’y pense … j’ai longé la côte italienne. « Et j’ai pris en colimaçon l’escalier de la Tour ». De Pise. A l’époque, c’était possible.
    J’avais déjà le vertige

    • Je ne suis jamais allée à Pise. Pourtant je suis contre la ligne droite qu’elle soit verticale ou horizontale.
      Quand je pense à tous ceux qui veulent la redresser…Folie ! Laissons pencher puis crouler voire s’écrouler, c’est comme cela qu’on aime. Et après on recommence, châteaux de sables que nous sommes, remplis d’orgueil et d’utopies.

  5. Bien construit le road movie. Quel dommage d’avoir manqué la transmission avec la grand-tante. Remonter la trace, c’est essentiel, surtout chez les trappeurs. 😉

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