L’avion en robe

Je veux te parler d’un rêve mais d’abord je veux te parler d’une robe.

Deux fois j’ai pris l’avion habillée comme une pin-up. C’est qu’il y avait à l’aéroport un homme impatient et aimant qui serait là. Pas le même à chaque fois. Il faut plusieurs hommes aimants et impatients au bout de la passerelle quand tu t’envoles, sinon c’est pas une vie, non.

La robe de l’avion était couleur turquoise, d’un tissu un peu moiré comme du velours, avec des reflets clairs. Une allure de chemisier aux manches courtes en haut, et comme noué sur le ventre. Puis un bas droit un peu jupe, jusqu’aux genoux. Souple, fluide, légère. Cette robe avait du style et il ne la connaissait pas.

J’ai fait les milliers de kilomètres qu’il fallait. Dans l’avion jusqu’à Bangkok, j’étais une parmi les autres. Bon, tout le monde n’a pas mis sa petite robe du dimanche et ses souliers noirs avec petits talons. Moi même, d’habitude, quand je suis dans mon état normal, non. C’est donc que j’ai encore fait le plein de petits pois dans ma tête. Ils brûlent, ils crament, ça sent le brûlé d’amour tout pour toi.

C’est l’été 1994, celui de nos retrouvailles. Bon sang ça fait deux ans que j’attends ! J’ai bossé tout l’été dans cet immense Bazar de l’Hôtel de Ville. Oui, c’est moi qui vendais du papier peint pour refaire la chambre du petit en août. Oui, c’est moi qui coupais ce merveilleux tissu pour refaire tes rideaux. En août à Paris, tu t’ennuies, rien de tel que le BHV. Avec les collègues on se marre comme des tordus et je dis : en septembre je pars me fiancer avec lui, au Cambodge. Ils ouvrent des yeux joyeux et on se marre comme des tordus. Faut dire que dans ces intermittents là, y’en a un paquet qui mènent des vies incroyables, d’artistes, d’intello ou autres grands incompris.

Dans l’avion entre Bangkok et Phnom Penh c’est là que je sens la force de ma robe. Nous ne sommes pas nombreux sur le vol local. Et moi je connais, rien ne m’inquiète, et je touche le but. Je me revois marchant dans l’allée et dressant le buste, le cou, la tête, et l’hôtesse-de-misère me croisant. Je lui souris, conquérante. Elle se dit que celle-là sait où elle met les pieds avec sa robe turquoise et ses souliers impeccables.  Elle rentre chez elle, pense-t-elle, elle était là hier peut être ?

Oui, c’est cela fillette…Je rentre chez mon amour et il fait jour de plein jour, ça explose de lumières, c’est du tonnerre.

L’avion se pose. Et là le coeur bat et s’affole. Je retrouve cet aéroport, je le vois autrement. Je vois moins d’avions militaires sur le tarmac, je vois des pancartes de pub nouvelles et un hall toujours aussi petit mais rénové. Grand comme l’épicerie  en bas de chez toi. Je me redresse, je tends, bien fière, mes papiers. Je ne te cherche pas. Je ne veux rien attendre ni avoir l’air aux aguets. Tout va vite, peu de passagers. Je fais ce que je dois faire et je jette un oeil dans la salle. Personne.

Bon, on s’en fout. Je m’en fous, je suis là, moi, maintenant le temps n’existe pas. Je sais que tu n’en fais qu’à ta tête et que tu bosses. On verra… J’attends dix minutes au dehors. C’est tout calme, c’est tout drôle. Je pourrais être sur un quai de gare à Nantes ou à Madrid, ce serait pareil, au fond. Comme c’est drôle ! Comme c’est facile. Je suis là et tout va.

Tu as passé ton été à m’envoyer des télégrammes et une carte par jour. Sur chaque télégramme il y a marqué la même chose : je t’aime. une fois, deux fois, trois fois d’affilée. Puis le lendemain on recommence. Voilà ce que j’appelle savoir bien passer son temps à quelque chose de sage et intelligent.

Je les ai enfilé à une ficelle, les uns sur les autres, à la verticale, pour en faire un mobile. Je l’ai accroché près de mon lit. Qui n’est guère vraiment mon lit  car je n’ai plus de maison, finalement, depuis que j’ai quitté ce pays où je t’ai rencontré et où  je te rejoins aujourd’hui. Depuis qu’il y a eu toi, je suis Sans Domicile Fixe.

Je fais semblant de ne rien attendre. Je n’attends rien puisque je t’ai, maintenant. J’ai beaucoup attendu et j’en sais le prix et la dérive. Maintenant être là, devant cet aéroport dans cette chaleur moite et prometteuse, comme une petite gourde de pin-up occidentale avec son minuscule bagage à ses pieds. Oui, cela me suffit. La vie est remplie.

Je t’ai vu, enfin, je crois. Restons raisonnable, pas de panique. Oui, tu te gares, tu sors de la voiture. Mazette, on s’est retrouvés en juin, en France, deux semaines au plus. Maintenant c’est septembre, un incendie s’est déclaré, nous brûlons tout sur le passage.

On se regarde. Et, de loin, tu me vois dans ma robe que j’ai mise pour toi il y a quasi 24 heures dans un tout autre espace-temps, sur une autre planète. Dans le ciel j’ai traversé l’espace pour être debout là dans ma robe turquoise, chic et légère, que tu en sentes le fluide et les reflets. Que tu me voies de loin. Tu poses de bas en haut tes yeux et ce sourire est timide. Il tremble un peu et se retient. Il est impossible ici de se jeter l’un sur l’autre en public et ce n’est pas ce que nous voulons, de toutes façons.

Tu m’expliques le boulot, la journée, où nous allons. Nous sommes dans la chaleur, elle prend tout de nous, dejà. Après tu fais avec les restes. La voiture roule. Bientôt nous irons chez toi, en province, à Battambang.

Avant, j’enlèverai ma robe. Avant, la ville sera inondée. Je t’attendrai toute une après-midi les yeux au plafond, allongée sur un canapé, à écouter la pluie torrentielle s’abattre partout et bloquer toutes les issues. Nous essaierons de ressortir en voiture, en soirée, mais l’eau marron est montée. Elle atteint le haut des portières du 4X4. Les ordures surnagent, les rats nagent, les maisons en cartons flottent. C’est un débordement total. Juste ce qu’il nous fallait.

Bien plus tard, l’année dernière exactement, cette robe pendait encore dans mon placard. Ce n’est pas une robe de placard et je ne la mettai plus. J’ai longtemps attendu. Oh j’ai attendu !… Je l’ai portée, regardée dans le miroir. Et puis mes traits n’allaient plus. La petite robe glissait ou serrait. La refaire ? La couper ? Ses reflets sont toujours aussi beaux. Elle ne doit plus dormir dans mon placard. Dans un grand sac de fringues prêt pour Emmaüs j’ai posé la robe turquoise. Tu es toujours aussi belle, tu es impeccable, aucune marque du Temps sur toi, aucun accroc. Tu es toujours aussi lisse, moirée et d’une couleur indéfinissable, entre bleu et bleu et vert et doré. Tu es indéfinissable. Tu dois partir. Tu dois quitter mon ennuyeux placard et mon corps qui ne te porte plus. Il faut aller au dehors. Il faut quitter ma place, ne plus rien me demander et ne plus rien attendre de moi. Il faut être libre, et puis tu verras…

Dans le hangar d’Emmaüs un gros brave gars barbu attendait. Je lui ai mis dans les pattes mon énorme sac de fringues en lui disant Attention, il y a des super trucs là dedans, des vêtements impeccables, et même du fait sur-mesure en Asie ! Et là je lui montrais la mini-jupe de soie rouge carmin que tu avais fait faire pour moi. Une soie épaisse, très particulière, la soie khmère. Un joyau de vêtement.

Le gars m’a regardé vaguement en souriant comme un nain sorti de sa grotte et n’entendant même pas ce que je disais, comme une conne, je me suis dit… Mais qu’est ce que tu lui dis ? Il s’en tape le gars, complètement !!

Repartie en voiture. Un tournant, deux tournants, puis devant…

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4 commentaires to “L’avion en robe”

  1. Je pleure là, je vois bien, je sens le pas que tu as du faire, le choix que tu as fait, ce souvenir que tu as emballé, ce paquet précieux, ce sentiment tout enrobé.
    Lôlà tu as le chic pour émouvoir et plus que ça.
    Un peu le même sentiment quand tu fermes les paquets de vêtement du nourrisson devenu grand.
    Et repartir sur le tarmac ou sur le quai d’une gare.
    Pour l’amour, toujours.

  2. Voici un texte à fleur de peau et… très beau !
    Demain je vais attendre mon amour à l’aéroport. Je penserai à lui.
    Et merci pour le lien !

  3. Ah le Cambodge, quel beau pays et un peuple tout sourire!

  4. Très émouvante, cette robe. Et la minijupe. Enfin non, cette histoire.

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