Dieux et Déesses

La lune blanche est sur la moustiquaire.

J’ai ouvert grande ma fenêtre, aujourd’hui dimanche, ici et dix-sept ans après, pour te le dire. Le soleil frappe sur le bureau. Le vent râpe le froid, s’attarde, s’impose sur moi.

J’ai attendu pour te dire cela. Mon plus grand souvenir. Celui là.

La beauté de la vie non trompeuse. Directe. Soulevée pour toujours. La vérité de l’Amour.  L’Eternité et la source de son envie.

L’hôtel est très ancien colonial et décrépi. C’est la décadence. C’est très très beau. L’espace est vaste. Couloirs, chambres, escaliers sales, anciens tapis rouges qui ont derrière eux une trentaine d’années d’abandon et un génocide en prime. La chambre est grande. La salle de bains d’une autre époque et la baignoire aussi. Des robinets grincheux coule une eau marron dont on ne sait que faire ni quoi penser. A quoi bon ? Il n’y a plus rien à penser, il y a juste à regarder et respirer. Ce temps tout autre. Ce voyage.

Sous la moustiquaire la lune est encore là, le jour et la nuit. Il y avait pourtant deux lits, comme c’était bizarre…Alors tu traversais l’entre-nous. Tu laissais d’abord une place et le désir devenir intenable. Puis sous la lune tu venais et c’était le bout.

Tu disais  c’est fini et c’était une lune de miel. Il n’y avait plus rien à chercher là. Je lâchais là tout ce qui me restait. Je prenais tout.

Le petit-dejeuner dans la grande salle qui n’avait plus de nom, plus de sens, plus que nous. Au travers de la vitre le grand Cambodge était debout, enfin, magnifique. J’étais une reine à genoux.

B. nous attendait. Un complice d’une autre vie, retrouvé là dans ses fouilles, celles de l’Ecole Française d’Extrême Orient. Des hangars remplis de pierres, de vestiges, de bouts de statues, de Dieux et de Déesses stockés, couchés et debouts. Et moi à genoux.

Alors nous partions vers le grand Angkor Wat, quarante kilomètres de forêts et de sites sauvages et divins, sur nos deux roues. Des Princes, des guerriers, des fous. Vous deux sur le terrain de votre passion et moi apprenant tout. B. nous emmenait sur des lieux à découvrir encore, sur des énigmes à déchiffrer et vous étiez au comble de votre art, de vos intelligences. Une beauté.

D’abord tu ne vois rien, novice que tu es. Tu vois une friche, une pente, quelques briques, des pierres amoncelées. Eux ils sentent. Ils ne disent rien, ils scrutent. Leurs yeux vont huit cents ans en arrière et ils tâtonnent. Ils voient, ils touchent, ils repèrent. Beaucoup plus tard ils se parlent, ils montrent, ils confrontent leurs argumentations et leurs évidences.

Là était un chemin, là une maison, là des animaux sans doute, plus loin un lieu de prières. Là. Là où tu es, sous tes pas. Tu écoutes, tu sens, tu lèves la tête, ils te dessinent de leurs mains huit cents années du passé qui revit là dans leurs bras qui s’agitent devant toi, émerveillée. Tu frémis, tu vois. La vie sur cette Terre. L’ancien et l’aujourd’hui, le détruit et le réuni, le retrouvé, la résurgence, le définitif. Et  sous tes pas la découverte de toi que tu ne soupçonnes pas.

Et ainsi de suite, encore plus loin, puis là et tu es dans une autre dimension. Tu essaies de tout retenir, de respirer mille fois, d’ouvrir tes yeux pour qu’ils restent là dans ta vie de toujours, toujours, mille fois. La géantissime vie éblouissante alors que tu pleures et vis un trépas de ton âme à quelque pas de là.

La lune, encore, frappe à la moustiquaire. Et bien sûr, ici devient chez toi.

Sur les routes l’Angkor Wat s’étale indéfiniment. Ici, tu appartiens. C’est maintenant. Il avait dit C’est fini, mais tout commence. On ne pense plus à rien, on ne dit plus rien. Ce n’est pas le moment. Les pierres entourent tout l’avenir, dérisoire il est.

Dans le temple du Bayon, surmonté de têtes souriantes, je vais seule. Je me perds, volontairement. Je veux me perdre pour toujours. Ici réside l’Amour et l’Eternité pour toujours. Je veux oublier et tout garder. Je veux me perdre et rester. Je me perds. Les couloirs noirs s’enchaînent. Pour moi, juste pour moi. Il n’y a personne dans le temple sacré et merveilleux. Je m’adosse. Je m’assois. Je marche. Je m’arrête. Je suis seule et accompagnée par la vie. Chaque couloir m’enserre et me porte, me joint, me laisse là. Je glisse, je lève les pieds entre chaque porte jonchée de pierres cassées. Pierres au sol, pierres aux murs qui me parlent de moi et me racontent, à chaque endroit, chaque détour, recoin, parcelle, toujours.

Pleurer je le fais à peine. Je suis trop sous l’extase, je suis trop loin de celle qui, hier, croyait t’avoir perdu. Ici je ne perds rien, il n’y a rien de ce monde. Ici est l’absolu. Il y a les traces des mains qui polissent les murs, les Dieux et les Déesses. Ici. Là. Je me fonds dans le noir, le dédale intérieur, toujours des centaines de portes qui sont béantes, juste des trous dans l’espace et la place. Passes. Je me glisse, je me fonds. Il n’y aura plus d’avant maintenant.

Sur les hauteurs là où le haut des têtes béates se retrouvent, je te vois. Je n’ai plus besoin de te voir. Je sais, tu avais dit C’est fini.

Je suis une statue de pierres, une déesse au sourire caressé, par des mains, par milliers. Elevée et immense, juste ma tête qui touche un ciel. Un ciel éternel, un ciel levant.

Dans l’avion du retour, qui nous ramène dans la grande ville khmère où nous vivons,  je vais pleurer plus que de raison. Tu seras submergé. Tu ne sais que comprendre. Et tu comprends que ce n’est pas nous que je pleure, mon amour, ce n’est pas nous. C’est le lieu auquel j’appartiens maintenant et où je suis restée et où je ne retournerais plus jamais. Ce chagrin d’amour c’est pour Elles, Déesses où je me noie. C’est là-bas. Je les laisse. Mon corps se déchire, se débat. C’est l’Amour et l’Eternité que j’ai touché, qui m’ont prise et adoptée. Je sanglote, je suis défigurée. C’est la lune sous la moustiquaire, ce n’est pas toi. C’est le tapis sale et rapé, rouge dans l’escalier. Et c’est toi qui fouilles dans une friche et reviens en arrière. Puis me regardes ébloui,  et me confies les secrets d’une autre vie.

Et c’est moi qui vais, seule, perdue de joie, dans le couloir sombre plein de ma vie. Je pleure, je resplendis.

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3 commentaires to “Dieux et Déesses”

  1. Toi, un vase plein d’eau et de merveilles, une coupe en fleurs du passé et du présent, la vision de ce qui fut et ne sera plus, tout en un, tout en toi, Lôlà la messagère, la passeuse, celle qui transmet avec les mots, bien plus que des maux, de l’amour à en déborder sur le pavé du passé. Tu sens ce fleuve sur tes pieds, cette vie couler, te rafraîchir, ta vie qui fait ce que tu es. Une fille pas triste, une artiste sensible, un coeur plus gros que ça.

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