Une incroyable tante

Je reçois un courrier de ma tante chérie et ce courrier n’est pas comme les autres. Il est moins bluesy, il y a même les mots première fois car la santé va mieux et elle m’envoie une carte de Montmartre, belle photo noir et blanc.

Cette femme est mon Paris à elle toute seule. Le quartier de mon enfance,écrit-elle au dos de la carte. Cette grande femme brune était celle des boîtes de Jazz de Boris Vian, un genre de Juliette Gréco mais bien plus jolie, je vous le dis.

Et nature. Grande fumeuse, taille de guêpe, accent parigot qui monte aux aïgus quand ça l’enchante. J’étais fascinée. Maquillage, rouge de chez rouge, et eye-liner de déesse égyptienne. Une salle de bains rose et noire pleine de petits placards et tiroirs avec des tonnes de choses inconnues chez moi. On fouillait et elle te donnait ce que tu voulais.

Dans l’appartement parisien face à Montparnasse, un lourd miroir , allant du sol au plafond, glissait pour dévoiler une immense penderie cachée derrière. Des frous-frous, des trucs de femme de bas  en haut, des odeurs suaves , des parfums, des trésors pour l’enfant que j’étais.

Tout chez eux me plaisait, m’éblouissait. Je ne sais où mon oncle avait trouvé sa Juliette, mais je comprends qu’il ait laissé en plan toutes ses fiancées, les promises de l’adolescence qui pleurent encore sur l’île de beauté. Sa beauté à elle fut entière, intacte jusqu’aux quatre-vingts ans. Après, il faut vivre sans lui, le blues reprend ces derniers temps.  La dame en noir  se pare moins de rouge, néanmoins elle avait une classe d’enfer aux funérailles,  la voilette sur le nez, les yeux noyés dans le mascara. Et elle me dit qu’elle peut maintenant re-écouter son jazz à elle, que lui n’aimait pas. Une tante qui s’était offert le dernier Clapton à soixante-dix ans, ça s’impose là.

Elle fut pour moi ce goût d’interdit et ce goût de féminité exquise dont je me gavais galopant, inconsciente,  dans le Paname de mes vingt ans.

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2 commentaires to “Une incroyable tante”

  1. J’aime ta tante, le portrait que tu en fais.
    Tante artiste, et libre.

  2. j’avais écrit sur ma tante Juliette un jour.. une vraie parisienne, feu follet comme Denise Grey, et qui ressemblait aussi beaucoup à la tienne.

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