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juillet 23, 2010

Mon bibliothécaire

Mon bibliothécaire, appelons le J, et moi, entretenons un amour platonique. Soyons honnête, on doit être 543 dans mon cas. Bon.

Oui mais moi. Quand même, hein ? Tu sais bien l’effet saisissant que je fais, hum ? Et lui ? Lui, je veux pas t’en parler parce que tu vas tout de suite te ruer dans la Médiathèque, si. Il est brun avec des cheveux épais et bouclés et il a des yeux…..Des yeux je sais pas. Bleus ? Non ce n’est pas cela.  Verts ? Je vais te dire, la couleur on s’en moque. C’est la façon. Par exemple le bleu, bon, ben si c’est pour être rond comme une vache qui pisse dans une face de lune, c’est pas la peine. C’est sans moi. Non, lui il a le regard qui tue sans en avoir l’air. D’ailleurs, c’est con, tu baisses les yeux. Enfin je baisse les yeux parce que c’est trop. Je me dis, merde je suis entrain de lui dire par tous les trous de mon cerveau qu’il est si, si… attrayant…Et en fait, surtout ne crois pas que c’est le beau gars qui se la pète. Non. C’est cela qui est scotchant c’est que c’est le petit gars qui n’en a rien à cirer. D’ailleurs il baisse les yeux lui aussi quand il me voit, je crois que ses yeux se mouillent, tu vois je te disais. ..543 mais je crois que je caracolle en tête. Je caracolle avec deux ailes, oui.

Non, bon, il fait juste son job et le problème c’est qu’il le fait BIEN. Il valse dans les rayons, il n’y en a pas deux comme lui pour te trouver le livre que tu cherches et te dénicher un truc qui te va bien. Il est responsable du secteur voyages, en plus, vlan !, comme si j’avais besoin de cela !!

Et puis il est militant écologiste et pratiquant. Un vélo c’est tout. La petite famille aussi. Vélo en toutes saisons, je le croise parfois, je suis à pied et lui en vélo. C’est beau. Si. C’est vrai je ne le croise jamais quand je suis à vélo, sans doute parce que je pédale en campagne et que lui il trace en ville aux heures de boulot. Des fois je ne le vois pas, je suis dans mes pensées, tu sais quand tu marches. Je pars bosser. Mais lui il me voit. Ah ? 543 mais moi.

Un jour j’arrive dans la Médiathèque et je lui demande comment s’est passé l’animation d’hier soir. Oui parce qu’en plus il anime, il fait le con, il chante (bien),  il joue ( Râââh…) , il raconte ( waouh)…. Et il me répond avec une petite moue et en baissant la tête  Ben c’était pas mal mais toi tu n’y étais pas.

Vlan. Pffff. Bon, quoi ? 543 mais moi je te dis, moi. Y’a.

Faut dire aussi qu’on a bossé ensemble. Avec des groupes de femmes qui apprennent le français et avec des jeunes déscolarisés, comme on dit….Lui il raconte, il montre les lieux, il offre le thé, il accueille, ce qu’on appelle accueillir vraiment et avec sa passion, son voeu que chacun trouve une place, une joie, un désir, une émotion dans cet endroit de vie. Parce qu’une Médiathèque, c’est cela, c’est le but. En tout cas par chez moi, dans mes contrées d’ici.

Un matin nous étions huit dans une salle. Lui, moi et les loulous que j’amenais là, qui n’ont jamais ouvert un livre, qui ne savent pas aligner trois phrases correctes et qui ont été bercé trop près du mur comme j’aime à le dire. Des pas gâtés, des qui-ont-mal-démarré. Mais tous sympas ce jour là. Et J. a préparé quelques morceaux choisis, pour lire à voix haute, comme il sait si bien faire. Les loulous, des gars et des filles, entre 16 et 20 ans, ils sont scotchés. Ils aiment, ils écoutent et puis J. lit un texte grave, je ne sais plus si c’était le journal d’Anna…enfin un texte d’adieu lié à la perte des parents, à l’abandon…Et il se met à pleurer. Oui J. il est comme cela. Un gars en or massif, je te dis. Sa voix s’étreint dans l’émotion, il est archi troublé, il demande pardon et sort (il va revenir). C’est le silence dans la pièce. Les jeunes zoulous n’ont jamais vu cela. Primo un mec qui pleure et qui n’a pas honte, en public. Deuxio un mec qui lit des livres à voix haute. Tout le monde s’écrase, pensif. La douceur flotte, on est ensemble tout à coup, pour de vrai. Il reviendra et reprendra sa lecture. Nous aurons des sourires à décrocher la vie, à accrocher la beauté. Tous.

Plus tard je le remercie tant. Je lui dis que là ma séance c’est du gagné à 130 % puisque lui et moi ce qu’on veut c’est que de l’émotion sorte pour aller vers l’envie de toucher les livres, ne pas reculer devant une page, penser que quelque chose est possible au travers d’un texte, même et surtout pour des illettrés.

J’avais senti dès mon arrivée ce jour là que J. était à fleur de peau, encore plus que d’habitude. L’air las, ce qui n’est pas son genre, l’air en dedans profondément alors qu’il est toujours d’une présence totale avec chacun. Moi j’étais  aussi très atteinte car j’étais au Père Lachaise exactement 48 h auparavant et ma mère réduite en cendres dans une ambiance tragique à couper au couteau entre frère et soeurs. Et c’est ce matin là que lui, il pleure devant nous, lisant un texte sur le deuil et le tragique. Je ne lui ai pas dit à quel point ce vendredi là  était unique pour moi et combien nous étions en communion. En tout cas j’avais été. Inutile, nous savons. Et flotte  merveilleusement dans l’air tout ce que nous ne nous dirons jamais. C’est parfait.

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