Léo, toi et le tigre

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Quand j’écoute Léo Ferré c’est toi que je vois. Toi qui n’est plus dans mes bras depuis longtemps mais toi qui a vu ce lion là. Toi qui racontais tellement bien les histoires.

Je me souviens de nous en nos débuts, sortis d’une nuit nouvelle et hypothétique, nous redescendions vers la gare mais j’étais confiante. Je ne sais plus pourquoi. Où en étions nous de nos joutes douces-amères ?

Toujours est-il que tu étais fier de toi à la place passagère  – de moi – et nous parlions, toi en fait, tu me racontais. Et tu chantais une chanson, une chanson à textes comme on disait autrefois, une chanson de révolte, de la Commune, ou autre.  Tu les connaissais par coeur. Ce jour là dans cette voiture tu m’as aussi appris que tu peignais, plus jeune, mais que tu avais tout détruit.  Cela ne m’a pas étonnée. Tu avais plusieurs métiers  et plusieurs vies déjà, et des secrets en pagaille, je n’en doutais pas. Comme moi, ta vie d’adulte avait commencé vers 16 ans, droit devant. Nous commencions tout juste à nous avouer l’un l’autre, je crois qu’on s’était rencontrés, oui, sans doute l’année précédente, et depuis, les continents nous séparaient comme ils savent faire.

Au tout début de notre rencontre en pays khmer tu m’as vite parlé de Ferré. Ferré et l’anarchie, bien sûr. Toi membre, très actif,  dès 18 ans , de la Fédé parisienne. Tu avais organisé un concert au merveilleux Cirque d’Hiver et dans les coulisses tu avais rencontré l’artiste, l’idole. Tu l’avais trouvé plutôt silencieux mais toi même, j’imagine, tu étais dans tes petits souliers. Ne me dis pas qu’à vingt ans tu étais déjà un coq téméraire face au grand lion  !

Voilà que quelque part, au fond de cet espace , il y a des animaux, dont un tigre et qu’on peut le voir à travers une lucarne. Tu regardes. Le tigre t’en met plein la tête. Place à Léo qui met son oeil dans la fente. Puis il se tourne vers toi et te dit « Tu as vu son oeil ?! », l’air admiratif. Et tu vois l’oeil de Ferré et tu vois l’oeil du tigre et ces deux là restent pour toujours associés dans ta mémoire vive. Tu ne sais lequel des deux te parait le plus puissant.

Deux ans plus tard je suis en France et toi encore là-bas. Le doute a doublé la distance, je suis en déroute de tes silences. J’entends à la radio que Léo est mort. Mon coeur se serre. Et je te l’écris. La lettre traversera les airs et t’arrivera bien. L’année suivante, celle où tu me reviens pour de bon, nous sommes heureux au bord de la Seine. Les bateaux partent vers Le Havre de Paris à Rouen. Nous roucoulons, coule la sève, ouvre le ban, nous sommes enfin, nous sommes. Tu me dis que je suis celle qui t’a appris la mort de Ferré. Que je suis celle là, celle qui y a pensé. Tu me dis que tu l’as su par cette lettre dans laquelle je voulais te rejoindre ce jour là au moins, grâce à lui qui jamais ne disparaitra. Pas en moi, pas en toi.  Tu es celui qui a vu le tigre dans ses yeux.

Aujourd’hui à chaque fois que j’entends Ferré je pense à toi, au tigre et à Léo l’oeil dans la lucarne face à son double, ou presque, et à tes vingt ans de ce moment. Gravés en moi, gravés en toi. Il y a de ces souvenirs qui ne sont pas des nôtres mais le deviennent je ne sais comment. Ils passent d’un corps à l’autre comme des passeurs et s’emparent des mémoires à l’origine étrangères, tourbillonnent et font leur lit, sans doute par amour, exclusivement, comme on transmettrait un gène incidemment.

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