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novembre 8, 2010

Trois ans après

Je commence à pouvoir penser à ma mère dans ses joyeux moments de vieillesse, enfin avant l’enfermement, bien sûr.  C’est à dire avant ses 79 ans. C’est comme si elle me faisait signe qu’il faut que j’ouvre un peu ma boîte à souvenirs et que, maintenant, elle et moi on va pouvoir laisser un peu l’horreur de côté.

Il n’y a rien de pire que de subir l’enfermement de quelqu’un que tu aimes et qui ne veut pas être là où il est, entouré de vieillards, par ex. C’est un de ces trucs épouvantables dans notre société non civilisée pour trois sous, d’enfermer les vieux tous aux mêmes endroits. J’écoutais l’autre jour une émission qui disait que ces institutions horribles sont déjà dépassées dans certains pays. Pourquoi faut-il que l’être humain soit si con, prenne autant de temps, de générations, pour abolir des systèmes, les faire évoluer vers du mieux, du mieux pensé, mieux adapté ? Il faut des lustres , des malveillances , des tonnes de  maltraitances, des inepties, des calvaires à la pelle… Il faut, encore et encore, pour que quelque chose change. Tous ces lieux où sont rassemblés les exclus de la société sont des lieux infâmes. Handicapés regroupés, vieux à la chaîne dans de splendides maisons de retraites, retraites mon cul oui ! Et puis, bien sûr, le Pompon aux prisons. L’apocalypse sur terre. L’état d’avancement d’une société se mesure à l’état de ses prisons, nous dit Badinter l’infatigable.

Il faut le voir pour le croire. C’est sans doute cela. Et encore. Certaines familles ne voient rien, ne veulent rien voir. Et je confirme, c’est beaucoup plus simple de faire sa petite visite de courtoise à mamie ou maman quand tu ne vois pas trop. Passe une journée, passe des heures, mange à sa table, bave avec les autres, observe la douche, regarde la partir dans la salle de bains entre deux aide soignantes, incruste-toi à l’heure des lits à changer, traîne dans les couloirs, discute avec le personnel, avec compassion et écoute. Et vois.

Alors évidemment, après , ben ta vie n’est plus pareille. Chez moi on cumule, on a vu l’intérieur de plusieurs institutions qui enferment : prisons, hôpitaux psychiatriques, centres pour handicapés ou pour vieux..que ce soit pour des raisons personnelles ou professionnelles, on sait ce qui s’y passe. (Et d’ailleurs l’hôpital tout court a son lot terrifiant aussi, crois-moi.)

Alors bref, oui un jour le calvaire de ma mère a cessé, ce fut un soulagement. Ne plus avoir ses parents est un grand pas, une marche immense, un pouvoir sur la vie qui te pogne jusqu’aux dents. Plus rien n’est pareil. Je l’ai déjà dit, je le redis, c’est une chance. Une ouverture, un tournant à prendre. Of course, je te souhaite de vivre cela dans la chaleur d’une jolie famille. Moi la famille c’est pas mon truc, tu le sais. C’est la structure infernale la plus pathogène que je connaisse. La course aux non-dits et au bien-pensant. La foire d’embrouille. Alors Oh Patatras, les degâts dans la fratrie, le grand tralala. Ah tout ce qu’on ne s’était pas dit et qui sort en actes. Oh le joyeux Notaire qui se frotte les mains, trois années après va-t-on enfin se le répartir ce patrimoine ? Et celui qui a eu le moins d’amour veut le plus de pesos, de pépèttes, de meubles, de murs, de billets, de vue sur la mer, de tout, pour lui, enfin, le fils mal aimé. Oh la belle embrouille !

Alors ouf ? Un jour pouvoir penser à ceux qu’on aimait juste tels qu’on les aimait, en oubliant les désespoirs, la souffrance sans fond, l’abandon, les erreurs, les grands grands malheurs ?

Penser à eux juste quand la vie les aimait aussi. Comme ils étaient drôles et bons, comme c’était doux et on ne savait rien de ce qui serait. Juste effacer la mémoire trop tranchée. Pagayer dans les sourires, boire des jus roses et bleus.

Se remplir et ne plus se vider. Laisser respirer les écorchures. Trouver pour soi un autre corps, une autre armure. Laisser l’amour faire son deuil. Oublier. Oublier ce qui ne fait que creuser ta tombe et en plus tu ne ferais que la regarder, pas capable de t’y pencher.

Alors oublier puisque tout a circulé en moi dans tous les recoins. D’une seule pièce de traces indélébiles, je suis faite, je vis. Il faudra trouver un chemin.

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