L’enfant et ma mère dans le couloir

C’est un jour d’une saison, on ne sait plus, je crois que c’était l’automne puisqu’il fêtait ses deux ans. C’était il y a vingt cinq ans.

Ma mère est assise dans le couloir de l’hôpital et ses pieds ne touchent pas tout à fait le sol alors elle les balance. Le fils de son fils est dans la chambre. Quatrième étage, celui des « cancéreux », comme on disait à l’époque. On est contents qu’il soit arrivé dans ce service car l’autre service n’était pas de la pédiatrie et il et on a vécu des horreurs. Une tumeur cérébrale, un poupon rond, doux, blond aux grands yeux bleus.

Il est entré bébé, il va grandir vitesse grand V. et repartir avec un état d’âme et une maturité d’adulte.  Il va devenir adulte à deux ans, en si peu de temps. Il y a dans ses yeux tout ce qu’il a vu, toute la force de survivre et de supporter. C’est presque lui qui nous porte, parfois, avec ses silences, ses sourires apitoyés sur nous.

Ma mère balance ses jambes dans le couloir. On entre dans la chambre chacun son tour pour ne pas le fatiguer. Il est doux, lisse, son bandage géant autour de la tête. Chaque jour du mois précédent nous ne savions pas s’il survivrait. Chaque jour de l’année qui va suivre nous ne savons pas quelles fonctions il récupèrera, des « séquelles » on dit. En fait, il va presque tout récupérer, mais c’est une autre histoire, d’autres vies à vivre, d’autres combats, et ils ne seront pas simples.

Dans le couloir un autre enfant passe, en pantoufles, en pyjama, je ne sais plus. Ma mère lui parle, lui parle comme s’il était le sien. Ici ils sont tous pareils, ils ont le ciel au bout des mains. Dans leurs yeux la vie a pris toute son ampleur et ils te la donnent d’un coup, sans chichis. On est dans l’instance de l’essentiel, on s’aime d’office, sinon on reste dehors. Ma mère et l’enfant conversent doucement, il s’est assis sur le banc à côté d’elle. Ici on a tout le temps. Ils sourient et balancent leurs pieds dans l’air, comme des enfants. Le temps s’arrête vraiment.

Dans la chambre j’ai parlé, chuchoté, sans doute essayé de rire avec les peluches et puis je sors pour le laisser dormir. Je vois ma mère avec cet enfant dans le couloir, dans l’intime extrême, au bout du couloir de la vie, qui tresse et palpe l’âme, je vois ma mère et cet enfant, leurs jambes qui se balancent et s’aiment, le même mouvement, la même volonté fugitive, celle d’exister, de vivre ensemble ce moment.

Dans cet exact instant qui abattrait des montagnes et des volcans, l’amour, la déchirure, la beauté s’emparent de moi comme une gifle. Et toujours je les vois et toujours j’ai gardé, très loin au profond des êtres, cette éternité partagée.

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4 commentaires to “L’enfant et ma mère dans le couloir”

  1. Ton texte est doux comme un flocon. Merci !

  2. Je suis très émue…

  3. C’est la troisième fois que je le lis et je ne sais toujours pas quoi dire…

  4. Moi non plus je ne sais pas quoi dire, si ce n’est que ce texte me touche profondément.

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