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avril 5, 2011

Maison

C’est un moment d’attente dans ma vie.

On sait que tout sera modifié, d’une certaine façon. Ce n’est pas juste démenager, cette fois-ci c’est avoir un lieu a soi. C’est quelque chose que je ne voulais pas, dont je me moquais, dans le sens « je m’en fous tout à fait ». Propriétaire ? De quoi ? Tu ne l’es même pas de ta vie, tout le reste est bidon, la possession.

Je la ressens suffisamment en moi la possession, oui je suis vraiment possessive et y’a du boulot de ce côté là !! Alors des murs en prime ? Non mais n’importe quoi. Valse la valise, tournent les cartons, ça suffira. Et emprunter, pas question. Trop d’instabilité, trop besoin de liberté et de me retrouver sans le sou, à la rue.

Mais c’est arrivé comme ça. Par le biais du sang, de la famille que je hais, et des refus de m’y coller, de partager quoi que ce soit. Alors j’ai dit adieu à des racines peuplées de murs, sur l’île là -bas et au Paname de mes parents aussi,  leur nid, là où tout avait commencé. J’ai dit « non merci ». Et du coup j’ai récupéré une compensation. Voilà pourquoi cette semaine est en attente. Comme un sas. Qui s’ouvre et se ferme, comme une artère qui reçoit le sang. Rouge, bleu. Ma vie s’oxygène, prend l’air.

Je vais faire quelque chose que je pensais ne jamais faire. Qui n’a jamais été un projet. Et cela me plaît dans la vie, de me retrouver à faire quelque chose que je ne m’imaginais pas du tout du tout capable de faire, ni même possible, voire même que je trouvais ridicule, sans intêret. J’adore me débusquer aux entournures, c’est pour moi le sens de la vie, son beau côté.

Alors je prends comme c’est venu, avec beaucoup de respect car je n’y suis pas pour grand chose. Cette maison si je l’achète et si j’y reste, elle ira ensuite à ma nièce, pour que l’argent de ma mère passe à sa petite-fille qu’elle adorait et qui portait son prénom, celui de la lumière du 13 décembre. Le jour même où ma mère a enfin cesser de respirer après un trop long calvaire.

Ces deux là partageaient tout, elles s’aimaient vraiment beaucoup. Quand ma soeur a quitté son foyer, elle a laissé ses enfants sans maternage, à 11 et 9 ans. C’est ma mère qui est devenue la mère de substitution. Les petits plats, les douceurs, la présence, l’accueil, elle en a même repêché un au commissariat en secret, leur secret.

C’est une histoire de femmes, pour moi, l’achat de cette maison. De trois générations. Le sas est ouvert. La mémoire retrouvera son lit et ses petits. Les larmes ouvriront des rivières, des écluses de dire, de ne pas savoir où ça ira. Et c’est ça que je veux, bordel, de la vie, qu’elle ne me dise pas comment elle me mangera, qu’elle me laisse vive et écorchée, saignante à foison, qu’elle me laisse raide dingue d’illusions.

Avec ma nièce nous ne parlons pas de la mort de sa grand-mère. Nous avons trop envie de pleurer tant elle nous manque encore. Il suffit qu’elle évoque les repas entre elle, son frangin et « la Zouze » comme ils l’appelaient, les frites avec des vraies patates, les régalades, la pure gourmandise, les éclats de voix et les rires autour de délices faits juste pour eux. Il suffit qu’elle en parle un peu pour que la voix s’arrête, se feinte, baisse le ton,  parte vite avant les larmes.

Alors c’est trop d’émotion. Nous verrons. J’ai décidé que j’écrirai régulièrement l’histoire de la maison que j’achèterai. De tout ce qu’elle me dira, de tout ce qu’elle fera remonter en moi. On oubliera la vieillesse, elle et moi. On oubliera même la mort et la maladie,  parfois.

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