Archive for avril 26th, 2011

avril 26, 2011

Irradiés, nus dans la clairière

J’entends la date de Tchernobyl à la radio : 26 avril 1986.

Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Est-ce qu’en entendant cela tu penses à la même chose que moi, toi ? Toi qui était nu dans la clairière des Vosges avec moi ces jours là ? Sans doute le 27 ou le 28 avril de cette année là.

En octobre je t’avais rejoint près de Nancy, toi mon beau militaire. Trois ans auparavant, ta présence en coup de vent chez des amis, dans ton Béarn, cette première fois où je te vis, mon amour pour toi était né. Sans réserve, plein de certitudes, plein de forces.

Toi militaire de carrière ?? Je n’en revenais pas, je voulais voir de plus près, de très proche. Je voulais tout savoir, comprendre, te sortir de ta gangue, t’emmener loin, trouver les autres toi en toi, t’apprendre du début à la fin.

Il avait fallu du temps. Rien ne nous rassemblait. Toute notre vie antérieure nous séparait. Les origines, les familles, les lieux, les goûts, les…tout. Tout sauf l’essentiel

Tu avais ta grosse moto. Tu étais doux et silencieux. Toi militaire ? Toi parachutiste ? Tu détestais les transal, ces énormes machines volantes qui happent véhicules et hommes pour les larguer en brousse africaine. Tu  détestais sauter en parachute. Tu en ferais des cauchemars toute ta vie. Etre poussé violemment par derrière, être dans la carlingue bruyante. Dans tes cauchemars l’avion fonce vers toi ou bien il faut sauter, de vie ou de mort, mais tu ne peux pas.

Tu n’ouvrais jamais un livre, hormis les livres de guerre et de batailles réglementaires et obligatoires lors de ta traversée du désert en école de sous-officier après le collège. Un calvaire, un déchirement. Quitter ta région, ta mère juste veuve qui comptait sur son aîné. Rester des mois sans revenir, toi qui t’occupait des deux petits. Obeïr, ramper, accepter, souffrir, se taire. C’était ça ou l’usine, finalement ce serait ça, tu ne serais pas comme ton père.

Tu gérais la mécanique et les appelés. Toi le pacifique qui détestais les armes. La vie est ainsi faite que parfois il faut avancer sans réfléchir à soi ni qui on est. On parade, on assure un salaire, une sécurité.

1986. Les casernes ferment déjà, tu es muté dans l’Est. La Bérésina. Et alors, loin des tiens, loin de nos gaves-les rivières de là-bas, de nos forêts, de notre soleil, tu te souviens de nos amours. De l’amour qui attend, depuis deux ans, que tu te déclares enfin, que je ne sois plus une passante régulière.

L’automne alors est plus que beau. Adieu le bon job en plein Paris et le petit appart en banlieue. Je te rejoins dans cet Est gris où les nuages peuvent couvrir tout du lundi au dimanche. Où est le vent, où est la mer, où sont les montagnes ? Pas, y pas. Mais nous errons en peignoirs du lit à la cuisine dans le premier appart où l’on vit au sol. Heureux.

Dans le deuxième appart, face à la ligne de chemin de fer, tu rentres le midi parfois. Tu as juste le temps de défaire ton treillis, ton pantalon aux chevilles, « je baise l’armée » dis-je et nous rions. Toi aussi tu veux baiser l’armée. La mascarade a assez duré. Tu ne veux pas voyager en béret vert, ni être milicien en Afrique noire. Les cercueils des copains du Liban t’ont donné un sacré recul. L’ennui est désormais froid et inutile. Il fait moins douze cet hiver là et il nous faut acheter des cagoules en laine pour tenir au dehors. Notre premier hiver en dessous de zéro. Il n’y en aura pas deux. Rapatriement au bercail béarnais.

Tu démissionnes. Je t’encourage à le faire, bien sûr…. C’est le truc le plus fou que tu aies fait. Tu tournes le dos à ta famille. Tu dis « Je » et tu actes.  Toi qui subvenais aux besoins de tous, toi toujours là pour eux. Cette fois tu seras égoïste. Un exploit. Il faudra se justifier , se justifier et se justifier. A quelques années près tu touchais une retraite avant l’heure, celle des militaires de carrière. Serais tu devenu fou ? disent -ils. Le fou est parfois celui qui sait exactement ce qu’il veut. Je le pense encore.

Aujourd’hui tu exerces le métier pour lequel tu étais fait.Tu encadres des jeunes paumés, des déviants, tu les tires par le col, tu te les coltines en face à face, y’en a même un qui t’as cassé le bras. Mais tu t’en fous. Tu les aimes, tu crois en eux, tu ne les lâches pas. Tu es retourné à l’école à trente deux ans pour ça. Pour toi.

Quinze ans après, une femme et deux filles en prime, tu retrouves les photos de l’armée et tu les accroches dans le couloir. Tu peux regarder en arrière. Mon irradié de la première heure, je suis fière de toi et toujours je t’aime, tu le sais. Tu le sais tellement que je ne vais plus vous voir. Elle le sait aussi et cela la remue trop. Il n’aime pas non plus, cette complicité silencieuse, cet amour qui flotte encore au dessus de ta table entre nous, quelque soit le nombre de personnes autour, il ne veut pas vivre cela, lui non plus, celui d’aujourd’hui maintenant.

Loin nous sommes allés. Jusqu’au fin fond de la Thaïlande et nos premiers camps de réfugiés. Et là je l’ai trouvé. Et là tu l’as trouvée.

Avril 1986. Il fait une chaleur d’été près des Vosges, adieu les moins zéro et les cagoules. Nous sommes nus allongés dans la clairière. Seuls à contempler le ciel de lumières et à peine des nuages. Une brise peut être ? Nous sommes étalés sur l’herbe. On aimerait qu’une biche nous lèche les pieds. Nous ne savons pas qu’au dessus de nos corps passe le nuage de Tchernobyl. Oui, nous voilà irradiés, toi et moi, pour toujours.

Aujourd’hui, impossible de faire autrement.

Il fallait, cet amour là,

le redire.

Absolument.

.