Archive for ‘enfance et famille’

juin 18, 2011

Pensées en pluies

Il pleut fort, un peu et avec passion, rendant la montagne invisible et fuji-yamaesque.

Il pleut enfin. Cadeau de bien-venue ici. Et je suis ravie de ces eaux. Tombée du ciel j’atterris avec elles ici.

La pluie, les pluies, ramènent les souvenirs. La Normandie d’enfance où il y a plus de jours de pluies que de soleil. Cette ville d’adoption par pur hasard où rien ne m’a jamais retenue sauf, justement, les amis de l’enfance, de l’adolescence et ses suites si vives. Vivre dans un lieu où ta famille n’a aucune racine, c’est une expérience.

Nous cherchions les bois et la mer. Les côtes sont splendides, des bijoux, de la Haute à la Basse Normandie, des écrins de caractères que j’ai toujours aimés. Un charme fou. Et puis le premier amant et compagnon m’a emmené en Bretagne, une autre que celle affectionnée par mes parents. Celle où dormir dans les forêts, pique-niquer sur les plages, se faire avoir par les marées coincés sur les îlots. Une Bretagne d’aventure comme celle de l’amie de St Egarec, une Bretagne d’eau translucide et de rafiots de grands-pères. Une Bretagne d’hiver sous le soleil, des terres de surprises jamais comme on les attend. Aux caprices à prendre comme ils sont à plein bras. Unisson. Des gîtes, des copines, des criques, des homards dans les casiers-de-grand-père, et surtout des rochers. Ceux où l’on saute, on enjambe, une activité apprise dans les rivières corses, une de mes préférées.

La pluie normande est froide. Des années de lycées à être glacée à pied et en bus, entrer dans les salles, tous frigorifiés avec nos parkas humides. Se réfugier dans les troquets, vouloir être libres. S’aimer, tout se dire. Les années de lycée, les plus fortes en amitiés, les plus dures en famille. Le caractère s’éprouve, tout se vit, se crache, se terre, attend son heure ou explose.

Mais la pluie était froide et ici elle est amie, attendue. Une semaine dans la vallée et déjà plusieurs jours de pluies longues, courtes et variées. Je n’avais pas revécu cela depuis les quatre années dans la ville, en  plaine. L’herbe du jardin pousse, les fleurs sauvages atteignent les 80 cms !  Je retrouve le sens de la nature, celle qui impose, qui dicte tes journées et raffole de tes pensées.

 

 

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mai 18, 2011

Nostalgie

Derrière mon rideau rouge un oiseau chante. Nous sommes dans la teneur de l’été, qui tient en force le printemps. Je m’abrite. Une pénombre.

Hier mes pieds dans l’eau de mer. Dès que je les ai mis cela m’a envahi. C’est comme un poison. Quand je suis les pieds dans l’eau, je vois ma mère si heureuse les pieds dans l’eau sur ses plages favorites. Debout, scrutant l’horizon et respirant, un grand inspir.

Alors je regarde la mer étalée et je lui demande pourquoi. Pourquoi le temps passe. Pourquoi les aimés meurent. Pourquoi le bonheur. Pourquoi le malheur. Et toutes ces questions dépassent largement la petite vague lancinante qui lèche mes chevilles.

Alors je cherche l’oubli et l’instant présent. Je veux prendre.

Petite, je me rappelle très bien du dernier bain. Le dernier de chaque année car il fallait quitter l’île. Dire au revoir à la mer est une chose pas facile. Elle glisse dans les bras. Mais elle écoute tout. Chaque fois je retrouve cette étreinte. Je fais tomber mon corps lentement, de tous les côtés. Pour que chaque parcelle minimale de ma peau soit comblée, reçoive, récolte, aussi loin et aussi longtemps que possible.

C’est un chagrin. Un déchirement. Elle essaie de me consoler. Je lui fait des promesses.

Hier je n’ai rien dit. Je n’ai pas aimé la nostalgie qui me prenait. Je n’ai pas aimé les fantômes. Et comme je la revois dans huit jours, j’essaierai d’être un peu plus à la hauteur.

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mai 10, 2011

La joie inquiète

Je suis d’une nature inquiète. J’ai beau faire « cui cui cui » tous les jours, et bien le soir, allongée, ma nature passe me pourrir un coin de joie. Genre à dire  » et si ceci, et si cela, et ça ne va pas marcher, et il risque de se passer cela , et si et si.. »

Manque de respiration, tout simplement. Je ne peux pas me passer de respirer.

Dans ces moments où je mine un peu un terrain pourtant clair, je m’en veux de reproduire mon père. Dans la voiture de chaque départ, ils étaient nombreux, c’était une litanie : « Tu n’as pas oublié ça ? »  » Ah, j’ai oublié ceci !! » L’inquiètude qu’un petit poil de mouche vienne perturber le parfait organisé. Mais c’est sans doute dans les attitudes que j’ai tout absorbé, comme absorbent tous les enfants, ces éponges vibrantes. La rigueur, la tenue obligatoire en vivre, le souci comme primordial de ne rien laisser de côté, d’être au taquet le doigt sur la couture. La peur d’en laisser derrière, les hypothèses, des et si, et si…qu’il fallait toutes conjuguer une fois avant de pouvoir avancer.

J’aurais dû naître matheuse avec tout cela : le calcul des probabilités étant le quotidien de ma famille. Parer à tout, penser au pire et puis…Go !

Alors, allongée au repos, je ne peux m’empêcher de penser au pire avant de laisser place à ce qui est. Je cadre, je canalise, je vérifie les issues et les failles. Pour faire face à l’inconnu, je récite sa leçon, je le mets en scène, je reconstitue les élèments des acteurs et du décor, à l’avance. Parce que tout a de l’importance. Oui, j’ai dû être élevée comme cela. Tout avait sens, j’étais moi-même un gros morceau de sens dans le puzzle familial. Le chaînon. Qui a besoin de tirer, rompre, et rassembler et bis repetita, etc.

Ce matin, je bénis les nuages et une fraîcheur. C’est comme l’été hors des clous, le temps qu’il fait est à prendre comme il est. Une chair de poule sur mon avant bras nu. Une journée sans souci. Comment j’ai fait pour en arriver là ? Tant de tendresse avec moi. Le déroulement des faits et des choix. Bon sang, parfois je n’arrive pas à en revenir. C’est comme si j’étais un peu « arrivée » quelque part dans ma vie et ça me fout les pétoches un chouïa.

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avril 5, 2011

Maison

C’est un moment d’attente dans ma vie.

On sait que tout sera modifié, d’une certaine façon. Ce n’est pas juste démenager, cette fois-ci c’est avoir un lieu a soi. C’est quelque chose que je ne voulais pas, dont je me moquais, dans le sens « je m’en fous tout à fait ». Propriétaire ? De quoi ? Tu ne l’es même pas de ta vie, tout le reste est bidon, la possession.

Je la ressens suffisamment en moi la possession, oui je suis vraiment possessive et y’a du boulot de ce côté là !! Alors des murs en prime ? Non mais n’importe quoi. Valse la valise, tournent les cartons, ça suffira. Et emprunter, pas question. Trop d’instabilité, trop besoin de liberté et de me retrouver sans le sou, à la rue.

Mais c’est arrivé comme ça. Par le biais du sang, de la famille que je hais, et des refus de m’y coller, de partager quoi que ce soit. Alors j’ai dit adieu à des racines peuplées de murs, sur l’île là -bas et au Paname de mes parents aussi,  leur nid, là où tout avait commencé. J’ai dit « non merci ». Et du coup j’ai récupéré une compensation. Voilà pourquoi cette semaine est en attente. Comme un sas. Qui s’ouvre et se ferme, comme une artère qui reçoit le sang. Rouge, bleu. Ma vie s’oxygène, prend l’air.

Je vais faire quelque chose que je pensais ne jamais faire. Qui n’a jamais été un projet. Et cela me plaît dans la vie, de me retrouver à faire quelque chose que je ne m’imaginais pas du tout du tout capable de faire, ni même possible, voire même que je trouvais ridicule, sans intêret. J’adore me débusquer aux entournures, c’est pour moi le sens de la vie, son beau côté.

Alors je prends comme c’est venu, avec beaucoup de respect car je n’y suis pas pour grand chose. Cette maison si je l’achète et si j’y reste, elle ira ensuite à ma nièce, pour que l’argent de ma mère passe à sa petite-fille qu’elle adorait et qui portait son prénom, celui de la lumière du 13 décembre. Le jour même où ma mère a enfin cesser de respirer après un trop long calvaire.

Ces deux là partageaient tout, elles s’aimaient vraiment beaucoup. Quand ma soeur a quitté son foyer, elle a laissé ses enfants sans maternage, à 11 et 9 ans. C’est ma mère qui est devenue la mère de substitution. Les petits plats, les douceurs, la présence, l’accueil, elle en a même repêché un au commissariat en secret, leur secret.

C’est une histoire de femmes, pour moi, l’achat de cette maison. De trois générations. Le sas est ouvert. La mémoire retrouvera son lit et ses petits. Les larmes ouvriront des rivières, des écluses de dire, de ne pas savoir où ça ira. Et c’est ça que je veux, bordel, de la vie, qu’elle ne me dise pas comment elle me mangera, qu’elle me laisse vive et écorchée, saignante à foison, qu’elle me laisse raide dingue d’illusions.

Avec ma nièce nous ne parlons pas de la mort de sa grand-mère. Nous avons trop envie de pleurer tant elle nous manque encore. Il suffit qu’elle évoque les repas entre elle, son frangin et « la Zouze » comme ils l’appelaient, les frites avec des vraies patates, les régalades, la pure gourmandise, les éclats de voix et les rires autour de délices faits juste pour eux. Il suffit qu’elle en parle un peu pour que la voix s’arrête, se feinte, baisse le ton,  parte vite avant les larmes.

Alors c’est trop d’émotion. Nous verrons. J’ai décidé que j’écrirai régulièrement l’histoire de la maison que j’achèterai. De tout ce qu’elle me dira, de tout ce qu’elle fera remonter en moi. On oubliera la vieillesse, elle et moi. On oubliera même la mort et la maladie,  parfois.

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mars 10, 2011

Un arbre, des fleurs

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Je sais ce qui me plait dans la vie, ce qui me fait avancer, ce qui est comme un moteur.

C’est entrer en contact avec les personnes. Spécialement la première phase est un délice pour moi. La rencontre première, les premiers moments. Je crois qu’il y a de l’amour là dedans, autant que pour un rendez-vous galant. D’ailleurs c’est galant, ce joli mot non ? C’est une galanterie que d’aller vers l’autre et pousser la porte du soi.

C’est cela, c’est à chaque fois ouvrir une échappée intime, intérieure. Ce qui se passe dans chaque nouveau contact est quelque chose qui me passionne, qui m’énivre. Je suis emparée. Parée de nos atours, de nos tours, de ce qu’on ne voit pas, de se qui s’élève dans les airs, soulève la terre sous mes pieds. Le monde change à chaque rencontre. Un autre être, encore un humain dont je ne savais rien il y a quelques heures. C’est une joie.

C’est parfois un tel émoi que j’ai besoin de plusieurs heures ensuite pour m’en remettre et me remettre dans ma peau. Mais cette peau doit se réajuster, celle d’avant la rencontre est trop étroite, il faut se tisser, recoudre, réaménager la place pour que je me retrouve en moi avec toi, avec lui, avec eux.

C’est seulement maintenant, cinquante ans après, que je peux mieux comprendre ma timidité de petite fille. J’étais dans une coquille et un cocon. Je ressentais sans doute de manière si forte chaque nouvel élément tentant de se mêler à mon univers que cela me faisait mal physiquement. Je le ressens toujours mais je commence à connaître cette musique. Petite, plus on m’aimait, plus je fuyais durant les premières heures, je cherchais un refuge où me concentrer et rassembler mes forces, me garder. Puis je pouvais être avec les autres, mes grands parents par exemple, et capter leurs affects, leur renvoyer mes sentiments sans me sentir happée.De ces premières expériences est né mon besoin absolu de solitude. Dans la solitude je réajuste mes peaux, je cale mes énergies, mes ressentis, mes priorités, je respire à mon rythme, pour pouvoir encore et encore m’ouvrir au monde et lui donner en pleine conscience, chaque pore ouverte et frémissante.

Aujourd’hui je sais à quel point j’aime cette danse de la rencontre. Je me sens enrobée, parcourue de transes aquatiques. Je me sens comme la fleur de cerisier qui s’ouvre au soleil. Je suis l’arbre et chaque être vivant ( à deux pattes ou à quatre, à un bec, une bouche, un pistil, des feuilles, des griffes ou une carapace…) auquel je m’adresse, vers lequel je me pose, est une fleur de plus sur mes branches.

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février 3, 2011

Il y a des jours

Il y a des jours ou peut être même des semaines. Oui j’ai l’impression qu’un jour ne me suffit jamais pour marquer la page de ce livre. Ce livre que je n’écris pas, qui s’écrit tout seul. Il suffit sans doute de l’ouvrir un jour pour qu’il te raconte. Les pages se tournent sans les mains, parfois sans les yeux car je suis aveugle souvent.

Hier dans ma boîte aux lettres un simple objet qu’on nomme enveloppe. Cette enveloppe vient du notaire. Celui qui depuis trois ans se débat avec frère et soeurs, surtout le frère et la soeur. Parce que moi, loin, j’ai écrit il y a trois ans Faites, faites, moi je veux juste la séparation totale des biens. Le reste, je m’en fous.

Done. Did, fait, la preuve par quatre : ce chèque, ma « soulte » comme ils disent, j’aurais au moins appris un mot.

Fait. Dit. Executé. Après une volonté têtue, une profonde certitude et tout simplement l’impossibilité d’en être autrement. Moi, en être autrement. Je n’aurais pas pu. Voilà la fin, voilà le commencement. Trois années de souffrance  après six années de fin de vie en démence d’une mère qui ne savait plus par quel bout mourir et a attendu son frère, morte 24heures après lui, enfin. Puis le début de la fin des déchirements et la violence puissante entre nous trois. Les restants. Les restants, la progéniture. Trois entités débordantes, pétris de douleur, d’enfance sans commune mesure entre nous. Incapable de communiquer calmement sur les choses principales, les familiales. Trop. Trop de. Tout. Mélangé. Des volcans. Autant de vides que de pleins. Il fallait trancher. J’ai. Pris le couteau, ma mère aimait les beaux couteaux, et coupé ferme avec mes mots , par écrit, bien sûr. Même une rencontre était impossible, physiquement impossible pour moi. Après les cendres au Père Lachaise, il ne restait que les écrits pour dire. Mon corps porte encore l’explosion de ce que nous avons vécu, de nos affrontements devant un cercueil, devant les cendres répandues. J’étais partie seule après la cérémonie, pris le bus du Paris que j’aime et qu’elle adorait, et je ne pouvais plus les revoir, pas tant que nous n’ayions coupé en tranche le matériel, les choses et les murs,  et donné sa part à chacun.

Trois ans à le dire , sans démordre, malgré menaces affectives, lettres et coups de fil. Je sais dire non, j’avoue, c’est quelque chose que je sais dire et quand je le dis je le pense avec tout mon être. Ce n’est pas que cela me fasse plaisir, c’est souvent une question de survie pour moi, physiquement compris, mais cela personne ne peut le savoir ni le comprendre. Personne ne sait ce que mon être ressent et comment il me le fait savoir. J’ai un problème entre mon corps et mon âme et mon esprit : ils sont soudés, siamois, il n’y a pas de frontières entre eux. C’est un handicap, une sensibilité qui fait de moi son esclave et sa reine. Alors quand je décide de quitter, de me séparer de quelque chose ou de quelqu’un, c’est une fuite, une survie, je suis en apnée, je ne peux plus respirer, je pleure, je tremble, je suis malade physiquement, mon cerveau est mou et fout le camp, je suis l’ombre de moi-même, alors je dois partir, laisser, m’éloigner. Dans le même temps je suis extra-lucide, affûtée sur ma cible, la cible c’est moi, et je sais très bien où je ne dois pas , ou plus, aller.

Je n’ai pas grandi. Je n’ai rien appris. Je suis immatûre, totalement. C’est ainsi. Ou bien je suis un tout, un genre de chimpanzé resté dans son arbre et qui veut juste qu’on lui foute la paix. T’as pas des bananes ?

Oyé ! Oyé !!

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février 2, 2011

Chat-souris-crêpes

Mon père faisait des crêpes avec sa belle-mère. Troublé il s’est trompé en déclarant ma date de naissance à la Mairie. Il a fallu y retourner et rectifier. Mais le sort en était jeté, je n’étais ni d’aujourd’hui ni d’hier, je serais de demain, là où personne n’a rien à signaler, incognito pour perpétrer mes forfaits. Masquée, à l’aveuglette, un peu par ci, un peu par là, n’ayant de cesse de semer mes traces et de jouer et au chat et à la souris. Mais ne sommes-nous pas un peu des deux à la fois ?

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janvier 2, 2011

L’enfant et ma mère dans le couloir

C’est un jour d’une saison, on ne sait plus, je crois que c’était l’automne puisqu’il fêtait ses deux ans. C’était il y a vingt cinq ans.

Ma mère est assise dans le couloir de l’hôpital et ses pieds ne touchent pas tout à fait le sol alors elle les balance. Le fils de son fils est dans la chambre. Quatrième étage, celui des « cancéreux », comme on disait à l’époque. On est contents qu’il soit arrivé dans ce service car l’autre service n’était pas de la pédiatrie et il et on a vécu des horreurs. Une tumeur cérébrale, un poupon rond, doux, blond aux grands yeux bleus.

Il est entré bébé, il va grandir vitesse grand V. et repartir avec un état d’âme et une maturité d’adulte.  Il va devenir adulte à deux ans, en si peu de temps. Il y a dans ses yeux tout ce qu’il a vu, toute la force de survivre et de supporter. C’est presque lui qui nous porte, parfois, avec ses silences, ses sourires apitoyés sur nous.

Ma mère balance ses jambes dans le couloir. On entre dans la chambre chacun son tour pour ne pas le fatiguer. Il est doux, lisse, son bandage géant autour de la tête. Chaque jour du mois précédent nous ne savions pas s’il survivrait. Chaque jour de l’année qui va suivre nous ne savons pas quelles fonctions il récupèrera, des « séquelles » on dit. En fait, il va presque tout récupérer, mais c’est une autre histoire, d’autres vies à vivre, d’autres combats, et ils ne seront pas simples.

Dans le couloir un autre enfant passe, en pantoufles, en pyjama, je ne sais plus. Ma mère lui parle, lui parle comme s’il était le sien. Ici ils sont tous pareils, ils ont le ciel au bout des mains. Dans leurs yeux la vie a pris toute son ampleur et ils te la donnent d’un coup, sans chichis. On est dans l’instance de l’essentiel, on s’aime d’office, sinon on reste dehors. Ma mère et l’enfant conversent doucement, il s’est assis sur le banc à côté d’elle. Ici on a tout le temps. Ils sourient et balancent leurs pieds dans l’air, comme des enfants. Le temps s’arrête vraiment.

Dans la chambre j’ai parlé, chuchoté, sans doute essayé de rire avec les peluches et puis je sors pour le laisser dormir. Je vois ma mère avec cet enfant dans le couloir, dans l’intime extrême, au bout du couloir de la vie, qui tresse et palpe l’âme, je vois ma mère et cet enfant, leurs jambes qui se balancent et s’aiment, le même mouvement, la même volonté fugitive, celle d’exister, de vivre ensemble ce moment.

Dans cet exact instant qui abattrait des montagnes et des volcans, l’amour, la déchirure, la beauté s’emparent de moi comme une gifle. Et toujours je les vois et toujours j’ai gardé, très loin au profond des êtres, cette éternité partagée.

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décembre 19, 2010

Le calendrier

Jours qui comptent et racontent. Jours qui laissent et se dépasser, dépassés. Le 13, arrêter de vivre, une mère qui enfin cesse de respirer le jour de sa fête, celle de la lumière, Lucia. 24h après son frère, main dans la main, comme si ils s’attendaient. Elle l’attendait, elle avait peur et plus assez de force pour commander ni corps ni esprit. Il fallait le coup de pouce, celui du calendrier.

Les calendriers seraient vivants et ce seraient eux qui dirigeraient nos vies. Nous croyons qu’ils sont nos objets et que nous jouons entre leurs lignes, leurs cases, les agendas de petits pas. Mais voilà.

19 décembre et les deux au Père Lachaise répandus sur le gazon en poussière froide mais juste le rayon de soleil. Une ambiance électrique et lamentable entre frère et soeurs. L’enfance ne fait pas de cadeaux dans ces moments là, toute en trombe elle dirige la valse. Aucune pitié ton enfance n’a. Elle a tout à dire et surtout quand il faudrait taire. Elle l’ouvre grand le précipice de ce qui fut, de ceux qui ont aimé, un peu, pas assez, trop et comment et comme ci et pas comme cela. Et les places valent chères tout à coup, tout déborde, tu n’es rien, c’est un combat entre toi et ce qu’il reste de toi. Enfin tu le croyais.

19 décembre et tout à refaire. La vie se révèle en si peu de temps parfois. Encore un coup du calendrier qui ne pardonne pas. Encore un coup du calendrier qui fait si bien les choses, d’un trait, d’une croix, d’une marque au fer rouge, d’un tatouage sur ta nuque. Un papillon, une coccinelle, indélébile comme l’amour. Le calendrier de ta peau. Regarde comme il est, et même il est beau, je te dis, il est beau.

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décembre 11, 2010

L’enthousiasme

Enthousiasme ?

Mon Robert de poche me dit : Etat d’inspiration exaltée. Emotion vive et joyeuse.

Dans le Mille Robert. Tu m’épates, faute de m’enthousiasmer. Oui, je vais quand même pas m’exalter pour toi à 7h28 ce matin alors que mon plateau de ti dej n’attend que moi, hein ?

Mais ça colle, ça colle avec ce que je pensais.

Je m’enthousiasme facilement. C’est ma nature. Cela dure une heure, un jour, une semaine, un mois. Mais je pars au quart de tour. C’est une joie d’enfant, un moteur, une déraison sans laquelle je ne saurais vivre. Et c’est un problème quand l’enthousiasme redescend sur terre, évidemment.

Car je ne perçois la vie que par ce biais de l’enthousiasme. Ce n’est qu’ainsi que je la trouve supportable. C’est donc comme un outil, une petite pilule que j’avale plusieurs fois dans la journée.

C’est ma dose, ma came. Quand je ne l’ai plus je deviens cynique, et la vie se montre telle qu’elle est c’est à dire cruelle et moche, et ça elle sait faire rudement, tout le temps. La vie n’a pas besoin de se shooter à quoi que ce soit pour t’en faire voir, spécialement quand tu ne t’y attends plus. Une garce.

La maîtriser ? Warrrffff ! La maquiller. D’enthousiasme. L’amour est une des belles drogues de la vie, mais il en faut d’autres. Bien sûr rien ne shoote autant qu’être amoureux. Question d’endomorphine et tout le tsoin, tsoin, que les scientifiques nous ont mis sous le nez. Quatre années de came garantie,  c’est prouvé par les hormones. Good. Mais moi j’en veux d’autres des enthousiasmes, parce que l’amour il est sûr par moments mais il n’est pas fiable sur la longueur, je le sais. Et il te prend la peau. Tout nu sous la lune t’as interêt à te trouver de quoi t’enthousiasmer encore, sinon c’est du frisquet la vie. Gla gla l’enthousiasmé congelé.

L’amour on sait comment ça fait quand il te glace, mais l’enthousiasme, celui du quotidien, quand il retombe,  comment ça se passe ? Tu fais quoi? Le petit, le moyen enthousiasme celui qui me fait tenir la tête, grand sourire, joie au coeur, lever le matin, trépigner d’envie ? Ben je vais te dire, là je vis une retombée d’enthousiasme pour un truc, petit, mais un beau projet  . Qui se transforme pour moi en un truc intéressant mais juste « intéressant » , voyez-vous. Je ne suis plus zinzin. J’ai compris quelques bases, je suis sortie de ma précipitation, de mon élan primaire. J’ai vu des limites là où je fonçais comme une enthousiaste aveugle. Et je suis contente. Calme tout à coup. Plus légère, finalement. Moins accrochée, et du coup je m’ouvre vers autre chose alors que ce projet m’a pris 50% de mon énergie depuis une semaine. Le soufflé retombe mais, passé un peu de déception et colère, je vais finalement mieux que quand j’avalais ma came comme une sauvage.

L’enthousiasme, c’est formidable. Cette joie d’enfant qui est contagieuse, autour de moi les gens en ont besoin. L’enthousiasme qui se calme, c’est bien aussi ? Ou bien je vais sauter sur autre chose pour me faire vivre un peu, et …comment y dit Roberto….être inspirée et exaltée ?

Ben oui. Je crois que oui.

L’enthousiasme est inguérissable ? Je le tiens de ma mère, d’un grand-père, de plein d’autres derrière, et de elle et de ci et çà…etc….Ma mère c’est sûr, était une vétérante du truc. Il a fallu qu’elle perde la tête pour que la vie la bouffe toute crue. En quelques années tout le malheur de la terre sur son corps décharné et tout ce qu’elle détestait, lui est tombé dessus : le collectif, la privation de liberté, entre autres. Comme si la vie, chien dressé comme un molosse,  se vengeait d’un coup sur toutes ces années passées à se shooter d’enthousiasme. La vie reprenait sa part perdue de cruauté, sans pitié.

Bon alors, oui, euh, oui, j’ai encore besoin de mon enthousiasme, même pour peu, même s’il monte et baisse comme un yoyo. J’ai besoin.

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décembre 4, 2010

Original

Je le suis levée ce matin en me disant qu’une des choses essentielles dans la vie c’est l’originalité.

On m’a persuadée, petite, que j’étais originale, pas pareille, différente. Et je réalise chaque jour à quel point c’est un cadeau. C’est vraiment la chose la plus importante à dire à un enfant. Qu’il est unique, bien sûr, mais que son but dans la vie n’est pas de se fondre dans la foule, d’être discret et transparent.

Croire en l’originalité d’un enfant, l’aider à la révéler, à la faire grandir, même si cela ne dure que ses premières années, même si la société va en bouffer un gros bout, même si pendant un temps il faudra se couler un peu dans le moule parce que sinon c’est trop douloureux, ou bien on rate des étapes, je ne sais pas, pas sûr. En tout cas, cela reste, toute la vie.

Soit original,mon petit,  dis-le un jour, bats toi contre la conformité, ne perds pas courage, mon grand, ce ne sera pas toujours simple. Tu te sentiras vraiment bien seulement avec ceux de ton espèce, ils seront rares. Les autres aimeront te côtoyer parce que tu leur fais du bien, diront-ils, et souvent cela t’agacera profondément.

Les parents qui affirment cela courent aussi un risque, comme l’ont vécu les miens : celui de voir leurs enfants partir très tôt et les rejeter à un moment. Cela fait partie du deal. Sois toi, et sans doute tu ne voudras guère me ressembler ni me coller aux basques.

J’ai eu, moi,  la chance, j’en suis consciente,  d’emmagasiner un maximum de bases saines et utiles pour savoir-être et vivre à minima dans une société. Voilà donc une tâche à multi-risques et responsabilités, pour les parents et tous les tuteurs qu’un enfant glane sur sa route ( je crois beaucoup aux adultes « passeurs », essentiels, hors de la famille ). Donner aux enfants toutes les bases pour ne pas chuter inconsciemment et avoir des billes pour naviguer très tôt matelot. Et leur offrir les voiles en plus de la coque : Tu es différent, ne cherche à ressembler à personne, le vent t’appartiendra.

Tu tomberas vite du nid. Impatient, volatile. A pic et coeur et perd et gagne. Mais sois. Original. Envers et contre tout et tous. Toi.

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novembre 24, 2010

Se retrouver

C’est bien d’avoir du temps.

Je ne sais pas comment cela m’est venu mais je sais quand. Et je crois que j’ai renoué en quelque sorte. Retrouvé, repris à la source ce cours.

C’est bien d’avoir le temps. Ce n’est pas toujours facile, il faut avoir beaucoup à dire et à taire. Il faut s’assoir et attendre. C’est cette façon de voir les choses. De ne plus pouvoir laisser passer, être sûr qu’on sera là au bon moment. C’est pour cela qu’il faut du temps. Et lui offrir gîte et couvert.

Je ne sais pas comment c’est revenu, même si je sais quand puisque c’est le deuil qui a fait. J’ai presque envie de dire Merci à celle qui. Dans sa douleur et sa misère de mourir si lentement. J’ai presque envie encore de la remercier. Me mettre au monde et à nouveau m’offrir cette chance, ce luxe, de continuer à dire non, de changer de position, de tout défaire encore. Comme ces centaines de valises qu’ensemble nous faisions.

 

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novembre 16, 2010

L’ascenseur

La petite fille serre fort la main de ses parents. Elle va rue Henri Duchêne, un des premiers nom de rue qu’elle retiendra, Paris XVeme.  Sur la plaque bleue est noté qui était ce monsieur, je ne sais plus, je n’ai plus besoin.

L’immeuble de ses grands-parents et une de ces bâtisses en pierre de taille où le nom de l’architecte est gravé dans la pierre. Plein de voitures garées dans la rue, il faut tourner pour trouver une place, ils connaissent les petites rues adjacentes, les bons endroits, mais il faut tourner et chercher, cela laisse le temps au coeur de battre plus fort. On est presque arrivés.

On a laissé la Normandie sans racines et pleine de pluies, mais qui se remplira d’amis sûrs, autant pour elle que pour ses parents, bien plus que l’affreux Lyon des années 60 où elle a juste vu le jour. Un hasard, ils auraient pu habiter Toulouse, Versailles où est né son père, où Lille.  Rouen aussi c’est un hasard, une ville qui s’industrialise de plus en plus à cette époque, une mine d’or pour les cadres d’entreprise.

Mais à Paris le coeur bat, l’histoire de leur vies, de leurs familles, aux deux parents, s’est scellée, sur plusieurs générations. Rue Henri Duchêne, la petite fille qui arrive aux mollets des adultes, trouve déjà le voyage exotique. Il y a une première porte en fer forgé pour accéder au hall de l’immeuble. Un immense miroir et les boîtes aux lettres en bois et cuivre, bien sûr. Une autre porte et là on accéde à l’escalier et à l’ascenseur. C’est sûrement dans cet ascenseur qu’elle a su que les valises s’ouvriraient pour elle, que le rêve devrait remplir la vie, parce que sinon ?

Existe-t-il encore de tels ascenseurs dans les immeubles parisiens ? Ce n’est pas un ascenseur, c’est un aspirateur de poésie, un lieu de science fiction, pour la petite fille, et même plus grande, elle se régalera de cet objet, elle en veut encore, elle voudrait y vivre.

C’est une cage en fer forgé noir dans laquelle il y a une boîte en bois et vitres. Tu ouvres la porte en fer forgé avec une clenche allongée, ça fait du bruit. Et tu pousses les deux battants de l’habitacle en bois. Il restera juste une petite fente d’air entre les deux battants, une fente que la petite fille scrute avec inquiétude. Et si ça s’ouvrait ? Car rien n’est tout à fait fermé sauf l’entourage en fer. Si l’ascenseur reprenait sa vie autonome, s’ouvrait, délivrait les passagers  dans les airs, dans le monde merveilleux d’où il vient, rempli d’oiseaux, de forêts, de jungle et d’éléphanteaux ?

Pendant que l’ascenseur s’élève, on voit toute la cage d’escalier autour qui s’élève aussi. Cela tourne presque la tête. Or donc tu bouges verticalement et tu le vois, tu vois tout autour, les murs grimper, les étages défiler, la pesanteur s’enfiler dans les airs comme dans un parapluie géant sous le vent. Ca donne encore plus le tournis quand un des enfants monte par l’escalier en même temps. Il te suffit d’un pas agile, monter les marches deux par deux, pour aller au même rythme que la cage de bois magique. Et là on rigole bien de voir l’un qui tourbillonne autour de l’ascenseur et l’autre immobile comme un pot de fleur dans la boîte rigolote, avec ses câbles noirs et souples au dessus, tous visibles, comme des fils de marionnettes suspendus dans le vide et qui s’articulent tout seuls.

C’est un temps où on voit tout et on ne sait rien. On vit d’inconscience et de découvertes en découvertes. On s’en couvre de la tête aux pieds et on s’y forge pour toute la vie.

C’est ainsi qu’à l’étage c’est la grand-mère qui ouvre. Tout craque sous les pieds, l’escalier et son tapis tout du long, le couloir, le plancher, tout marque les pas, comme pour prévenir de ce qui se vit. Et la petite fille entend tout cela, tout. La grand-mère qui ouvre est douce, elle a un accent quand elle parle, quelque chose d’exotique à nouveau. La musique de ses mots est particulière et elle roule les R, c’est chaud. Pourtant elle n’est pas du Sud du tout du tout puisqu’elle était québécoise. Elle a de longues mains frêles où les veines bleues se tissent et remplissent en courant vers les bras. La petite fille a peur et aime. Elle trouve que c’est toute la fragilité et la gentillesse de cette grand-mère qui court dedans. Cette dame est grande, trop grande par rapport à son mari, alors elle se courbe et se penche tout le temps, sur tout le monde, avec son sourire étincelant qui barre tout son visage en bas. Sa voix est douce, elle est calme, et avec les R qui roulent dedans on se sent tout emmitouflé.

Dans l’ascenseur le coeur bat, dans la voiture pour se garer le coeur bat. On est sur le territoire. Son père et sa mère sont heureux, ils ont toute la ville à lui montrer. Dans l’appartement tout est extraordinaire. Les photos en noir et blanc de la guerre du grand-père. Il est petit et rempli de muscles, resserré, et il est en même temps comme une peluche, comme un doudou pour la petite fille. Il est vif et drôle, il n’a plus besoin d’être autoritaire en diable, il a lâché et il ne reste  plus que toute sa bienveillance et son immense générosité.

La petite fille était une sauvage. Parfois elle se réfugiait vite en haut, dans sa chambre, quand ils venaient chez elle. Elle était envahie sur son territoire à elle, elle était inquiète. Il lui fallait rassembler ses esprits seule, puis descendre enfin en bas, prête à se laisser embrasser à satiété. Quand ils sont morts la petite fille était en pleine fin d’adolescence et toute jeune femme, elle essayait d’être par elle même, elle n’avait conscience de rien d’autre et tout allait très vite, à dix-sept ans elle vivait sa vie. Cela lui occupait 300% de son temps d’être elle-même et pas une autre et pas une copie et surtout pas ce qu’on attendait d’elle. Il fallait lutter sur tous les fronts, c’était sa guerre de 14 à elle. Les photos en couleurs en prime. Alors elle était loin et totalement absente quand ils sont morts.

Lui d’abord. Lui en forme, qui posait son képi au fond de la baignoire et allait le prendre avec ses dents, jusqu’à 70 ans, dit la légende. Sa femme l’a rejoint huit mois après, mais dans sa solitude , dans cet appartement du XVeme, la jeune femme n’a pas mis les pieds, et à peine un courrier sans doute. C’est qu’elle était débordée par sa jeunesse, son ivresse, sa désespérance, non elle n’avait pas conscience qu’il aurait fallu courir chez cette grand-mère et l’écouter jours et nuits.

C’est comme cela qu’aujourd’hui elle s’arrête auprès de tous les p’tits vieux sur les bancs pour les faire causer et mettre des billes dans leurs yeux. C’est comme ça qu’elle écrit à ses amies qui ont plus de 80 ans, famille ou pas, elle leur colle des fleurs sur du carton découpé, elle n’a jamais eu peur du ridicule et ses amies adorent ça. Aujourd’hui elle a juste peur de vieillir comme un vieux sac oublié dans une gare, sans destination, sans passagers.

Ce matin je me suis réveillée et sur l’oreiller c’est l’ascenseur qui m’attendait, avec sa porte lourde en fer forgé noir et ses deux battants de bois qui claquaient avant de se faire face. Juste le souffle d’air entre eux deux quand la machine grimpe. On a tourné pour trouver de la place. On est arrivés.

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novembre 8, 2010

Trois ans après

Je commence à pouvoir penser à ma mère dans ses joyeux moments de vieillesse, enfin avant l’enfermement, bien sûr.  C’est à dire avant ses 79 ans. C’est comme si elle me faisait signe qu’il faut que j’ouvre un peu ma boîte à souvenirs et que, maintenant, elle et moi on va pouvoir laisser un peu l’horreur de côté.

Il n’y a rien de pire que de subir l’enfermement de quelqu’un que tu aimes et qui ne veut pas être là où il est, entouré de vieillards, par ex. C’est un de ces trucs épouvantables dans notre société non civilisée pour trois sous, d’enfermer les vieux tous aux mêmes endroits. J’écoutais l’autre jour une émission qui disait que ces institutions horribles sont déjà dépassées dans certains pays. Pourquoi faut-il que l’être humain soit si con, prenne autant de temps, de générations, pour abolir des systèmes, les faire évoluer vers du mieux, du mieux pensé, mieux adapté ? Il faut des lustres , des malveillances , des tonnes de  maltraitances, des inepties, des calvaires à la pelle… Il faut, encore et encore, pour que quelque chose change. Tous ces lieux où sont rassemblés les exclus de la société sont des lieux infâmes. Handicapés regroupés, vieux à la chaîne dans de splendides maisons de retraites, retraites mon cul oui ! Et puis, bien sûr, le Pompon aux prisons. L’apocalypse sur terre. L’état d’avancement d’une société se mesure à l’état de ses prisons, nous dit Badinter l’infatigable.

Il faut le voir pour le croire. C’est sans doute cela. Et encore. Certaines familles ne voient rien, ne veulent rien voir. Et je confirme, c’est beaucoup plus simple de faire sa petite visite de courtoise à mamie ou maman quand tu ne vois pas trop. Passe une journée, passe des heures, mange à sa table, bave avec les autres, observe la douche, regarde la partir dans la salle de bains entre deux aide soignantes, incruste-toi à l’heure des lits à changer, traîne dans les couloirs, discute avec le personnel, avec compassion et écoute. Et vois.

Alors évidemment, après , ben ta vie n’est plus pareille. Chez moi on cumule, on a vu l’intérieur de plusieurs institutions qui enferment : prisons, hôpitaux psychiatriques, centres pour handicapés ou pour vieux..que ce soit pour des raisons personnelles ou professionnelles, on sait ce qui s’y passe. (Et d’ailleurs l’hôpital tout court a son lot terrifiant aussi, crois-moi.)

Alors bref, oui un jour le calvaire de ma mère a cessé, ce fut un soulagement. Ne plus avoir ses parents est un grand pas, une marche immense, un pouvoir sur la vie qui te pogne jusqu’aux dents. Plus rien n’est pareil. Je l’ai déjà dit, je le redis, c’est une chance. Une ouverture, un tournant à prendre. Of course, je te souhaite de vivre cela dans la chaleur d’une jolie famille. Moi la famille c’est pas mon truc, tu le sais. C’est la structure infernale la plus pathogène que je connaisse. La course aux non-dits et au bien-pensant. La foire d’embrouille. Alors Oh Patatras, les degâts dans la fratrie, le grand tralala. Ah tout ce qu’on ne s’était pas dit et qui sort en actes. Oh le joyeux Notaire qui se frotte les mains, trois années après va-t-on enfin se le répartir ce patrimoine ? Et celui qui a eu le moins d’amour veut le plus de pesos, de pépèttes, de meubles, de murs, de billets, de vue sur la mer, de tout, pour lui, enfin, le fils mal aimé. Oh la belle embrouille !

Alors ouf ? Un jour pouvoir penser à ceux qu’on aimait juste tels qu’on les aimait, en oubliant les désespoirs, la souffrance sans fond, l’abandon, les erreurs, les grands grands malheurs ?

Penser à eux juste quand la vie les aimait aussi. Comme ils étaient drôles et bons, comme c’était doux et on ne savait rien de ce qui serait. Juste effacer la mémoire trop tranchée. Pagayer dans les sourires, boire des jus roses et bleus.

Se remplir et ne plus se vider. Laisser respirer les écorchures. Trouver pour soi un autre corps, une autre armure. Laisser l’amour faire son deuil. Oublier. Oublier ce qui ne fait que creuser ta tombe et en plus tu ne ferais que la regarder, pas capable de t’y pencher.

Alors oublier puisque tout a circulé en moi dans tous les recoins. D’une seule pièce de traces indélébiles, je suis faite, je vis. Il faudra trouver un chemin.

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octobre 25, 2010

Rêve de castor

La photo est comme ça, avec ce vieux rose là. De l’autre côté il y a ma grand-mère paternelle sur un poney, un ranch avec véranda derrière, l’arrière-grand père, Alfred, sur le côté.  (C’est dingue comme mon frère lui ressemble !) .Petit, roublard, moustache, mort à New York dans des circonstances de moi inconnues. Qu’il vaut peut être mieux ne pas connaître ? Laissant sa famille, et sa tripotée de filles, au Québec, avec sa femme Gabrielle ?

Au bord des grands lacs alors, tu développeras cette photo. 120 années plus tard une femme dont tu ne peux pas soupçonner l’existence, la gardera précieusement, l’emmenant partout où elle habite.

Mon père rêvait d’aller s’installer en Amérique du Nord. Il aurait tant aimé, disait ma mère, regrettant de lui avoir un peu coupé l’herbe sous le pied.

Tant aimé rejoindre le pays de sa mère.  Fille de la tripotée, elle avait dû se marier avec son cousin français. Et toute sa vie de penser à ses sept soeurs et à son pays laissé derrière.

Un jour au bord des grands lacs j’irai à Bay City, une horrible ville industrielle aujourd’hui. Je fermerai les yeux, je chercherai ce bâtiment rose, celui de la photo. Plus loin dans les étangs, je me ferai castor, à l’embouchure d’une rivière. Les lacs sont grands comme une mer. Porté par les courants je nagerai sur le dos,  le ventre gavé de poissons frais. Chercher du bois, creuser son nid, sortir la nuit loin des hommes. La belle vie pour une vie.

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