Archive for ‘enfance et famille’

août 2, 2010

La sécurité ?

En 2001 j’avais tout ce qui me fallait. J’étais au top de moi-même, on pourrait dire. En prime de l’essentiel amour, j’avais deux boulots parfaits. Je m’amusais bien, j’apprenais sans trop croiser des cinglés, juste ce qu’il faut car il faut bien des chefs -qui-aiment-le-pouvoir, à ce qu’il parait.

J’allais d’une petite ville à une autre petite ville répandre ma bonne volonté tout en ne croisant que campagnes et rivières sur ma route. Pour couronner mon tout, je terminais deux ans de recherche universitaire. Je soutenais un Master face à des profs en or qui me sur-notaient car c’est comme cela les études à la quarantaine on est quasi entre collègues, entre adultes, on s’aime un peu tout de même. Vraiment, disons le. Cet aboutissement en était un de taille. Un très long cheminement, un choix, une preuve, une revanche. Une joie.

Et puis la fin de l’été a commencé à être un début de catastrophe. Mon 11 septembre à moi avant l’heure, juste un défaut de timing, moi c’était vers le 27 aout 2001. Tu vois, presque. Je ne vais pas raconter là. Trop long. Mais c’est à ce moment là que ma mère a été mise de force, par mon frère,  dans une maison de vieux et que la dégringolade de sa démence a pris le dessus. Normal. Je te mets là où elle s’est retrouvée et tu plonges direct, tu deviens dingue de dingue, raide.

Juste trois semaines après, les tours s’effondrent et moi je passe ma soutenance. Est-ce à cause de.. quoi je ne sais, de tout cela à la fois ? Mais voilà que je m’amuse à penser qu’il me faudrait peut être maintenant un boulot fixe. Une idée saugrenue qui jamais dans ma vie ne m’était venue. J’en avais déjà eu des boulots fixes et donc stables et le but avait été de les quitter le plus rapidement possible. Parce que, franchement, quel interêt ?  Je n’ai pas fait de gosses aussi pour cela, pour voguer à ma guise sans boulet au pied. Pour n’être obligée de rien matériellement, de ma petite personne égoïstement vivre. Point. Et qui aime suive, bien.

Non mais là, je m’ennuyais peut être à ranger mes fatras de cours de fac, je cherchais à me prouver encore quelque chose ? Je me suis mise dans l’idée de passer un concours. Je n’avais aucune idée de ce que je faisais. Je travaillais avec des collectivités territoriales, conseil généraux, mairies et compagnie, avec des gens très sympas qui me donnaient envie. J’ai donc révisé, très sérieusement et passé cette chose à l’écrit puis à l’oral. Je n’ai jamais fait un truc aussi débile. Ecrits : sujets débiles, enfin surtout dans ce cadre là. Je savais ce qu’il fallait ne pas mettre. C’était le degré zéro de l’intelligence. Un jeu. Puis à l’oral c’était le face à face avec des sadiques qui cherchent à te mettre mal à l’aise, te piéger, te faire passer pour une m…..Un monde à part. Le summum de la bêtise et de la méchanceté, de l’arrogance et de la prétention.

Comme une con j’ai eu ce concours. Je suis vraiment une bonne comédienne mais j’avais plutôt honte de m’être abaissée à ce point. Puis un an plus tard j’ai pris un poste de fonctionnaire quelque part. Ce concours m’offrait la possibilité d’être « chef » de quelque chose. Je voulais voir ? Je voulais gagner du fric années après années et ne plus être funambule ? Une de mes amies m’a demandé si j’étais folle. J’étais surtout inconsciente. J’ai appris beaucoup et beaucoup stressé. J’ai découvert un univers de malades. Avec des personnes qui crèvent de leur boulot, d’autres qui emmerdent le monde jusqu’à la retraite car ce sera tout ce qui leur restera. Des gens formidables aussi, mais en  minorité. Bien sûr, tu imagines la suite, je me suis barrée fissa au bout de trois ans. J’ai pris « une dispo » comme on dit. J’ai droit à dix années de réflexion, j’en ai fait cinq. Chaque été je refais ma lettre de prolongation de ma liberté. C’est toujours un moment-clé. Où je souris et poste en recommandé cette foutue liberté, mon risque, ma fierté. Et un jour il faudra tirer le trait définitif. Plus de filet. Assumer.

J’ai perdu beaucoup de moi dans cette histoire, je commence tout juste à récupérer et heureusement ma mère est morte pour arrêter les frais de  ce désastre, de cette fuite vers le fantôme de la sécurité.

La sécurité ? Bien sûr quand tes tours s’effondrent, tu es tenté. Tu marches à côté de tes pompes alors tu aurais comme un besoin de cadrer la catastrophe ? Mais le besoin de sécurité dans ta vie professionnelle c’est le début de ta fin en soi. C’est la peur à tes côtés, c’est le goutte à goutte poisonneux qui s’infiltre. Tu lâches tes biens précieux, ceux de ta créativité, ceux de l’amour d’exister sans peurs, ceux du gai vivre, ceux du droit-dans-les-bottes de toi.

Non. La sécurité c’est quand vraiment tu vas trop mal et que tu ne peux plus faire autrement. D’ailleurs tu n’en n’as guère conscience sur le moment. Tu te plantes une  flûte au bec pour charmer tes serpents, tu crois que c’est pour du bien. Tu mens. Un jour folie reprend. Toi. Vraiment. Dedans. Laisse. Ecoute. Prends. Va, vers toi, va . Tant.

.

juillet 18, 2010

Loin du corps

.

Un jour partir et trouver la force de le faire le coeur ouvert. C’est mon plus grand désir. Mon défi.

J’ai vu la mort qui prend le temps et se délecte faisant de toi un pantin maltraité, un objet d’indignité de vivre. Je voudrais tant rester actrice de mon esprit et qu’il amène mon corps par là où il fait sens. Partir c’est le corps qui n’en peut plus un jour se coucher et aller voir ailleurs comme il l’a dit ce bel acteur qui a terminé sa lutte. Parce que la douleur te prend tout. Alors partir ailleurs. Dans l’amour d’avoir été. Dans l’amour de la vie et de l’humanité. Glisser dans le silence, non, vous êtes si bavards ensuite. Non, sortir de sa peau, tout simplement. Se débarrasser d’un corps impuissant et gênant et continuer sa route. Continuer. Dans la poussière de l’univers des atomes rayonnants, ceux qui ont gardé leur désir intact, leur beauté illumine la nuit et le jour. Poussières de nous, câlines, mains de géants viennent bercer, consoler notre inaptitude, tout donner. Tout donner car ils n’ont plus rien à perdre. Ils ont acquis la liberté. Celle de voir, de transcender, libérés des possessions, riches comme Crésus ils sont. Offrir des messages, partir en voie haute, nuages roses à l’horizon, détachés, plus de prison.

.

juin 19, 2010

Mediterranée

Elle est partie en bateau hier, l’amie.

Je lui ai parlé alors qu’elle quittait le port.

La mer était facile, plate, le soleil prêt. Le grand décor.

Je lui ai souhaité Bon voyage et tout en parlant j’y étais.

Je savais les remous sous l’énorme coque. Et le coeur qui s’emballe en quittant la terre.

Le voyage est long, on a le temps de se déshabituer. On se voit partir pour toujours. On s’imagine.

La mer entoure toute pensée et le bruit des machines est une berceuse. J’aimais dormir sur le pont cahotante. Il me semblait franchir des siècles. Et ne plus résister.

Hier au téléphone sont revenues les sentiments puissants qui n’ont rien perdu simplement je les cache pour ne pas être blessée. J’ai raccroché et je n’ai pas voulu pleurer. J’étais heureuse pour elle, je savais l’arrivée face au golfe où ma mère est née. Je savais l’avenue remplie de palmiers et le soleil dans sa bienfaisance qui l’attendrait et elle tout sourire, libérée.

Je n’ai gardé que cette idée et reposé le téléphone alors que je venais d’entendre les hauts-parleurs du paquebot dans son dos. Garder serré les images en tête et toutes ces années. Allongée sur le pont dans mon duvet, un air bien frais dans les cheveux, pour toujours.

.

juin 13, 2010

Qu’est ce que j’ai ?

Mais qu’est ce que j’ai ?

Hier sur la place de la Mairie de ma petite ville je tombe sur la brigade des pompiers toute rassemblée. En rang, en groupes. Leurs camions posés plus loin. Leur fanfare face à la troupe. Et Hop tsoin tsoin. Oui, je l’avais lu. Une journée de parade, de démonstrations, de portes ouvertes à la caserne.

Moi je passe par hasard. Je m’arrête. Je les vois de loin. Tous rangés, simplement, 70, pas plus. Et la fanfare qui fanfaronne tsoin tsoin. Et moi qu’est ce que j’ai ?

Je suis troublée. Je suis serrée dans mon coeur, émotionnée. Quoi ? Tu aimes les parades, les fanfares tsoin tsoin ? Quoi ? Pourquoi ces hommes au pas, rangés dans leurs habits et sous leurs képis, ça t’émeut ? Mais qu’est ce tu as ?

Je suis un peu loin, au soleil. Incertaine de ce que je ressens. Mais…Je souris, comme si cela venait de loin. Incontrôlable. Je m’approche. De côté puis derrière eux. Chemises bleues, costumes du feu, femmes et hommes, jeunes et vieux. La fanfare les fait sourire. Rien de trop formel, de la belle humeur et de la retenue.

Un joli brun comme je les aime. Simple et souriant avec son appareil photo va et vient. Je lui parle, je lui demande car je n’étais pas sûre de ces chemises bleues. Les officiers. Ah ? Les officiers. J’ai envie de pleurer. De pleurer de loin. De lointain. Je suis emportée par une autre vie, d’autres hommes, des armées, des guerres, des vaillants peut être, des combattants, des qui sont là. Etaient.

Qu’est ce que tu as ? Le képi de grand-père sur la cheminée ? Ses photos de militaire ? Ses années de prof  français-latin-grec à St Cyr ? Ses potes dans les tranchées de 14-18 ? Cette incroyable photo de son bureau en bois, petite table d’officier dans les mêmes tranchées, d’où il écrivait à sa fiancée québécoise ?

Qu’est ce que tu as ? Qu’avaient-elles en commun tes deux morceaux de famille, celle du Nord et celle du Sud ? Oui, je sais. Un sens de l’honneur et de la responsabilité. Un sens absolu de l’engagement.

Qu’est ce que j’ai ? Derrière moi. De tout. De cela. Des hommes au combat, des saluts, des solidarités qui me font pleurer, en dehors de tout raisonnement intellectuel, de toute opinion quelle qu’elle soit. Sur la place je suis là, sentant loin d’autres voix. D’autres époques. Et la vibration de ce torrent de l’être. Je suis sans voix. Je cherche des yeux ce qui n’y est pas.

Je repars sans repartir. Je ne comprends pas. Mais je sais que ne veux plus retenir tout ce que je ressens en moi.

Étiquettes : , ,
juin 9, 2010

1988

Qu’est ce qui fait qu’un jour tu fais bouger les lignes ?

Pour elle et moi cette année là fut la bonne, la grande évasion. Le truc que tu dois faire, il le faut, toute ta vie appelle à cela, tout toi. Tu seras.

1988. Elle part en bateau, depuis les Antilles, pour arriver dans le Pacifique Sud. Elle y vit. Moi je prends  un avion dans la direction opposée, celle du soleil levant.

On se connaissait depuis nos douze ans et bien sûr nous n’avions aucune, aucune idée ni once de pressentiment que nous serions en pleine vie, en plein chambardement en même temps, un peu avant nos trente ans.

Qu’est ce qui fait que tu hisses pavillon ? Que tu t’installes plein vent et… Larguez les amarres !! Parce que cela couvait sous ta marmite, parce que tu n’as que cela en tête même quand tu n’y penses pas. Parce que c’est comme ça. Parce que la désespérance a passé tes limites. Parce que la vie, sinon…

On a passé trois jours ensemble il y a un mois, elle passait par la France. Sans contraintes, au gré, au bord de l’eau on a marché près des bateaux. Quand elle m’a largué à la gare de Nîmes au retour, sa frangine, au volant, était à la bourre, alors hop, je suis sortie en flèche de la voiture. Ciao, les mains, les sourires, elle venait de me prendre en photo dans la voiture.

Je me suis retrouvée avec du temps dans la gare. Et alors j’ai réalisé, le coeur un peu serré, toute étonnée, qu’on ne s’était même pas embrassées alors que nous ne savons pas du tout, nous ne savons jamais quand nous nous reverrons. Dans un, deux, trois ans ?

Enfants, je me suis dit. Nous vivons encore comme des enfants, le mors aux dents. Mais j’avais drôlement, oui drôlement envie de pleurer comme Madeleine, ben oui, quand même.

.

Étiquettes : ,
juin 8, 2010

Une incroyable tante

Je reçois un courrier de ma tante chérie et ce courrier n’est pas comme les autres. Il est moins bluesy, il y a même les mots première fois car la santé va mieux et elle m’envoie une carte de Montmartre, belle photo noir et blanc.

Cette femme est mon Paris à elle toute seule. Le quartier de mon enfance,écrit-elle au dos de la carte. Cette grande femme brune était celle des boîtes de Jazz de Boris Vian, un genre de Juliette Gréco mais bien plus jolie, je vous le dis.

Et nature. Grande fumeuse, taille de guêpe, accent parigot qui monte aux aïgus quand ça l’enchante. J’étais fascinée. Maquillage, rouge de chez rouge, et eye-liner de déesse égyptienne. Une salle de bains rose et noire pleine de petits placards et tiroirs avec des tonnes de choses inconnues chez moi. On fouillait et elle te donnait ce que tu voulais.

Dans l’appartement parisien face à Montparnasse, un lourd miroir , allant du sol au plafond, glissait pour dévoiler une immense penderie cachée derrière. Des frous-frous, des trucs de femme de bas  en haut, des odeurs suaves , des parfums, des trésors pour l’enfant que j’étais.

Tout chez eux me plaisait, m’éblouissait. Je ne sais où mon oncle avait trouvé sa Juliette, mais je comprends qu’il ait laissé en plan toutes ses fiancées, les promises de l’adolescence qui pleurent encore sur l’île de beauté. Sa beauté à elle fut entière, intacte jusqu’aux quatre-vingts ans. Après, il faut vivre sans lui, le blues reprend ces derniers temps.  La dame en noir  se pare moins de rouge, néanmoins elle avait une classe d’enfer aux funérailles,  la voilette sur le nez, les yeux noyés dans le mascara. Et elle me dit qu’elle peut maintenant re-écouter son jazz à elle, que lui n’aimait pas. Une tante qui s’était offert le dernier Clapton à soixante-dix ans, ça s’impose là.

Elle fut pour moi ce goût d’interdit et ce goût de féminité exquise dont je me gavais galopant, inconsciente,  dans le Paname de mes vingt ans.

Étiquettes : ,
mai 28, 2010

L’esquif de le dire

Ma soeur n’était pas ma soeur. D’ailleurs je me suis toujours demandé si j’étais bien de leur famille.

Petite fille de huit ans je me souviens très bien m’être sérieusement posé la question en me regardant dans le miroir de l’ascenseur de cet immeuble neuf où nous allions vivre.

Ces miroirs dans les ascenseurs…

Nous avions quitté cette maison et mon jardin-refuge. Arrivée là à deux ans, c’est ce jardin qui m’a faite. Fait pour moi, j’étais la seule à y régner.  C’est lui qui m’a appris à assurer la marche, mon pas, à courir, à me rouler dans l’herbe et me nicher dedans. Le quitter fut mon premier grand chagrin de vivre. Les deux autres, adolescents, étaient déjà loin, aussi loin que possible des parents, et la nature n’a jamais été leur truc.

Nous sommes radicalement différents et nous ne sommes pas de la même famille. Je pense qu’il y a des enfants O.V.N.I. Ils ont atterri là , cela aurait pu se faire tout à fait ailleurs. Il faut faire avec, s’adapter, essayer d’être discret et leur ressembler tout de même, à ceux là qui t’ont mis au monde, pour ne pas créer trop de gêne.

Pourtant dans le miroir de l’ascenseur j’avais en tête les yeux bleus-gris de ma soeur et je me disais que nous étions trop différentes et que de soeurs nous n’avions que l’appellation.

Ma soeur n’était pas ma soeur. Mon frère voulait absolument être mon frère. Une obsession depuis ma naissance. Mais je me suis vite méfiée. Devenue jeune femme j’ai tout fait pour le repousser, le fuir. Car c’est avant tout un possédant machiste. Redoutable et redoutablement violent. Mes antennes de femme faisaient des vrilles et la violence je suis née dedans, en sortir est mon combat quotidien. La violence psychique, mentale, les passages en force.

Une famille au forceps qui ne te veut pas que du bien.

Je suis dans une position de solitaire d’une course au grand large. Enfin ils n’essaient plus de me retenir, enfin je n’essaie plus. Je verrai peut être le bout et ce sera une délivrance, autant qu’une souffrance enfin à nue, éclairée, nouvelle.

Mon nom, le soit-disant nôtre, n’apparaîtra plus nulle part dans aucune preuve légale, familiale et officielle et tout cela signé et approuvé en bonne et dû forme par nous trois. Les enfants qui règlent les comptes de leurs parents décédés.

Bien sûr ils ont été gentils, très, souvent. En leur sein et leur abri me garder, me retenir. Ils peuvent m’être utiles mais nous n’avons rien en commun. Je n’ai plus de parents et je n’ai pas de soeur et pas de frère et je le mets noir sur blanc, Monsieur le Notaire, oui, rien en commun, notez-le bien.

Ils n’ont jamais ressemblé à une communion fraternelle et libre. Rien de ce qui ferait du bien. Je ne leur ai jamais dit car ils ne comprendraient rien et m’ont trop peu connue et jamais comprise.

Aujourd’hui leur plus belle phrase  pour me qualifier est  » Elle est sur une autre planète » ou « Elle est trop égoïste ». Je me dépeins ainsi pour les arranger. Une grande malade psy qui se fait soigner et une caractérielle qui n’en fait qu’à sa tête. J’ai choisi précisément les critères qui les fait fuir , comme je le veux.

Et l’ O.V.N.I en moi jouit, enfin, à ciel ouvert.

Étiquettes : ,
mai 21, 2010

Un bouquet, réglement des comptes.

Lundi après-midi je cueille sur les trottoirs des fleurs jaunes et des pâquerettes. Des fleurs de ville assurément et de ces choses qui m’émeuvent car elles vivent et je leur tire mon chapeau d’exister coûte que coûte là. Entre deux graviers, entre du bitume, le long d’un mur, sur le moindre creux de pierre.

J’amène ce petit bouquet dans le bureau de ma collègue ( un peu chef mais surtout adorable). Moi je ne suis plus chef et je n’ai pas de bureau, c’est fini ces conneries. Elle est ravie. C’est le genre qui n’a même pas un sachet de thé dans son tiroir, ni un bonbon, ni un petit fruit sec pour les réunionites aigües, c’est vous dire…Mais elle est vraiment cool et on lui amène du ravitaillement quand il faut pour qu’elle le reste…

C’est donc lundi. Hier, jeudi aprem, en partant, je vois dans la poubelle de son foutu bureau, là devant la porte, le petit bouquet. Les fleurs-clodo-sdf me regardent guillerettes, bien droites, en vie. Je prends le bouquet , le serre dans mes mains et la regarde en souriant.

Ben il était tout sec , qu’elle dit , un peu confuse

Ben chez moi, sur le balcon, il va finir sa vie, que je lui dis en rigolant.

Je ris mais j’ai pas envie. Je ris souvent quand je veux mettre le masque et que je trouve la personne en face complètement à la masse ou que je ne veux pas lui parler, c’est pas la peine des fois de parler n’est ce pas ?

Et je pars avec ce petit chose jaune et blanc dans ma main qui me sourit. On est du même monde tous les deux. Des rescapés, des qui en veulent jusqu’au bout. Pour moi la vie est partout et je suis la vie dans chaque brin d’herbe. Même parfois je suis dans ta tête aussi.

Chaque heure, chaque jour, je suis entourée de gens que je ne comprends pas et qui ne voient pas du tout qui je suis, qui ne me comprennent pas non plus. Je dis des choses, je fais, je parle avec les mains et des mimiques, et eux font des têtes de niais qui ont rencontré une niaise.

Je suis barje, tu sais. Je suis spéciale, faut pas t’inquiéter. Ne fais pas attention à ce que je dis. Sont mes phrases de protection. Pour me protéger du monde et de ceux qui vivent à l’abri.

Car je suppose qu’ils sont à l’abri, plus que moi. A l’abri de ces milliers de sensations vertigineuses. A l’abri de la nature, qui , sans doute, ne leur rentre pas dedans. Je suppose qu’ils ne sont pas fleur quand ils voient une fleur, je suppose qu’ils ne souffrent pas physiquement quand on abat un arbre ancestral, je suppose qu’un pissenlit sur un mur ne les rend pas heureux pour la journée, je suppose qu’ils jettent des bouquets de fleurs dans les poubelles sans même se retourner, sans un mot ni une pensée.

Je les envie parfois. Ce serait sans doute plus confortable d’être protégé ainsi de toute vibration. Par exemple, de ne pas sentir physiquement, en dedans, une blessure physique, la souffrance d’un être et de son corps, quand tu le touches, caresses sa blessure et la masses.

Par exemple, ne pas parler à tout être vivant, végétal, animal ou minéral. Juste parler aux humains, cette caste supérieure et rationalisante. Pouah. Quel drôle de monde ce serait là. Ce n’est pas le mien. Mais je leur pardonne parfois en me souvenant qu’à 30 ans par exemple, il y a des lustres, j’étais beaucoup moins atteinte qu’aujourd’hui. Il te faut des grosses tuiles pour devenir comme je suis.

Une amie me parle des symptômes de son enfant légèrement autiste. Il ne peut pas retirer ses chaussures chez quelqu’un, il entre en crise. Il y a des maisons dans lesquelles il ne peut aller, il est en crise dans la voiture, il ne peut en sortir. Je ne vois pas où est le problème. Enfant j’étais souvent comme cela, sauf que je ne crisais pas trop. J’essayais d’esquiver. Parfois je pleurais, parfois je me sentais mal, souvent je me réfugiais dans la solitude qui me comblait.

Une chose qui paraissait moindre me paraissait énorme, capitale. Il n’y a pas de détails quand tu es petit, tout est symbole, tout est toi, tout te relie au monde extérieur d’une façon que tu essaies de gouverner et de comprendre tout en étant débordé de tous les côtés.

Quand mes grands-parents ( adorables) venaient nous voir, je ne supportais pas leur venue. Une intrusion, une poche d’affect qui se perçait, il fallait écoper et il fallait faire face sans s’effondrer. Je courais dans ma chambre me rassembler, vérifier que j’étais et serai intacte, puis je pouvais accepter leurs baisers et leur besoin de mon amour.

Quand tu es enfant tu essaies de te formater car tu saisis vite l’ampleur du désastre si tu choisis la différence. L’école est le moule suprême après la famille. Tu fais bonne figure, tu montes au créneau et tu vis, tu socialises et tu mets un mouchoir sur trop de sensibilités qui seraient qualifiées de sensibleries pathologiques. Tu piges très vite les enjeux.

Rester dans le système. Plaire à tes parents sans être trop anormal. Avoir des copains. Et puis heureusement l’adolescence t’invite à crever les yeux à ces petits cons, à partir en live,  à expulser un peu du formatage et s’envoyer en l’air un moment. Le plus possible, le plus longtemps.

Différent ? Différence ? Arrive un jour où tu en as pris trop dans les mollets, dans les genoux et dans le ciboulot. Plus de la moitié de la vie derrière toi. Si tu as de la chance, il te reste 10 ou 20 années en santé correcte. Tu décides que le petit jeu a assez duré. Tu es différent. Point.

Tu portes le masque au dehors. Tu souris quand ils te font peine à voir et à entendre.

Tu me fais rigoler, me dit-on, Ah tu me fais marrer ! Et moi j’ai envie de te foutre une bègne bien trempée, figures toi. Tu me trouves bien rigolote, tu me trouves excentrique, moi je te trouve pas trop bien centré(e) et rire c’est mieux que te le dire, figures toi.

Et rire c’est mieux que te dire qui je suis.

Car sinon tu vas te décomposer, petit pissenlit qui ne sait pas , non qui ne sait pas pousser sur les graviers, toi. Fais moi plaisir, ferme-là.

.

Étiquettes :
mai 10, 2010

Plage entièrement

Partie quelques jours mais quelque moi ou quelques autres encore ?

Lâché, retrouvé, le bouton d’une existence dégrafée resté sur le sable

Liquéfiée, restituée, loin, réunie, joyeuse, servie sur un plateau, moi.

Laissée sur place.

Encore un puzzle qui s’amuse de nous.

L’éparpillement rassemble.

.

mai 5, 2010

Ceux qu’on est

Cette photo elle est beaucoup pour moi. Elle est tout. Oui, celle là en bas en sépia.

Il y a le mouvement et nous, un genre de famille. Le vent breton dans les cheveux et mamie Alice qui sourit. Elle souriait pour nous, pour nous faire plaisir, juste pour nous, un truc rayonnant. C’est le grand-père qui photographie. Toujours en avance sur son temps, de superbes appareils pendus au cou.

Surtout il y a mon père qui me tient comme ça, comme le font les pères, allez hop, on y va ! Et puis sur le côté sa femme, le petit bout toujours gai, brune, en mouvement. Je ne te parle pas des deux zazous qui rigolent. Toujours entrain de se chercher, de chamailler, de bouger.

Les temps sont difficiles entre nous trois. Il nous faudra du temps. Je me sépare de toute attache matérielle car j’ai vu que nous étions très très mauvais dans ces rôles là. Incapables de prendre des décisions cohérentes et pacifiées, même sur le cadavre de notre mère. J’ai vu le pire du pire de l’inimaginable, et je ne veux plus revivre cela, jamais.

Mais la distance cela nous connaît. Chacun sur sa planète, on a toujours été.

On a toujours été.  Dans les champs de ruines, dans les étés, dans les marais. Casse contre casse, rapides comme des éclairs, vifs comme nos tourments. Qui sait dire les émotions quand elles viennent du même ventre ?

On a toujours été exactement comme sur cette photo, voilà pourquoi je l’aime tant. Beaux et présents mais prompts à disparaitre de l’écran et sans les gants. Envolés, distancés de nous-mêmes, impatients de s’aimer et d’aimer tout et trop et mal et encore et plus rien et jamais d’accord. Sans principes, arrachés à la liberté, au chambranle de nos portes, mal amarrés. On a toujours été, frères, soeurs, parents, racines décollées, mal replantées, rêvant, toujours, jamais stabilisés, insatisfaits, blessés. Silencieux et mal-portants, malades de la vie, malades de nos sentiments.

Vivants.

.

Étiquettes : ,
mai 5, 2010

Survival

Six mois après ma naissance j’ai cru qu’il fallait mourir. Après tout ?…J’avais sans doute saisi l’ampleur de la tâche, du désastre, et le problème insoluble de la durée.

Chez moi, quand on voulait du revigorant, on allait en Bretagne au lieu de l’île de beauté maternelle. Au moins pour s’assurer une bonne cure iodée et pas trop de chaleur accablante.

J’ai donc vu la Bretagne à six mois. J’ai senti les embruns et les algues. J’ai décidé d’arrêter de déconner et de foutre la trouille à mes parents. Des fois, très tôt, il faut savoir faire semblant.

.

mai 5, 2010

Des invités pas gênés

.

Les morts s’installent dans nos vies. Ce sont des petits malins. Maintenant qu’ils ont la main, ils virevoltent et règlent aussi leurs comptes.

Avant que mon père ne meure je suis allée pour la première fois à Montréal, au pays de sa mère Alice. Un pays des merveilles que cette grand-mère là.

Enfin, bof, la France ne fut pas les merveilles pour elle qui aurait sans nul doute préféré vivre avec ses six soeurs. Mais le cousin Robert, petit français court sur pattes mais malin comme un lapin, était venu rendre visite à son oncle Albert…négociant en betterave à sucre.

Tu le crois, toi, le conte de fées à la noix ? Une histoire en sucre, de paquebots, d’océans entre eux. De lettres entre guerre de 14 dans les tranchées. D’un lapin têtu et de soeurs séparées et éplorées. Une trop belle, une grande aux yeux verts, l’ Alice qui suit son rabbit énamouré. Et re-paquebot dans l’autre sens.

Quoi qu’il en soit, toute sa vie mon père aurait voulu partir, comme l’Albert, conquérir la belle Nord Amérique. Dans mon dos et sur mon berceau,  soufflaient des mots, des phrases, des regrets, des nostalgies. Alors avant de mourir il m’a vu revenir de là-bas et moi j’ai vu sa fierté, son sourire, des larmes au coin des yeux. J’ai découvert que tout cela ne guérissait pas du putain de cancer d’un fumeur et buveur de whisky bien tassé. Qui n’a pas eu le temps de prendre sa retraite méritée. C’est le cancer qui la lui a prise, une année toute ronde, entre rémission et chimio. Juste le temps de fêter une amélioration avec de vieux potes à Noël et quatre mois après c’était plié.

Ensuite ta mère doit vivre. Et comme elle est veuve a soixante ans, ça dure un bail. Cela devient long pour elle au bout d’un moment. Les premiers petits enfants sont des étudiants. La vie s’écoule plus lentement. Alors pourquoi ne pas perdre la boule ? Ben c’est vrai ça, à quoi cela sert-il donc de garder la mémoire à court terme quand tu n’as plus que la mort devant ? Autant juste rester avec les vieux trucs, old times, good times…Et péter les plombs. Faire des trucs marrants, être folle tout à fait. Et voir la tête de tes enfants, qui ont peur de maintenant, qui veulent une mère intacte et qui s’accrochent aux détails. Et un jour, enfin, arrêter de déconner. Pour de bon. Ce fut long. On pourrait dire un calvaire. Et voir un squelette qui respire encore et l’appeler maman, je ne le souhaite à personne, personne.

Mais ça te rentre dedans. Encore un mort qui a des choses à dire. Ca fait un de ces boucans. Il te reste un seul verbe à ta grammaire, une limitation de ton vocabulaire à un seul tenant : ETRE. Avec autant de trouille que de vouloir, ah oui il te reste celui là. Et des NON qui s’invitent en masse là où tu aurais dis Oui.Ils boivent à ta table, ils ouvrent tes placards, ils font un remue-ménage. Oui ? Non ? Quoi , t’es un peu mou du genou ? Après tout, es-tu vraiment debout ?

.

Étiquettes : , ,
avril 22, 2010

avril 21, 2010

L’adieu aux choses

Et vous là dedans, vous voulez quoi ?

– Rien.

C’est le notaire qui lui demande au téléphone. Bon, alors résumons. Voilà quel est le patrimoine : ça, ça et ça. Vous êtes trois, cette masse peut se décomposer en lots. Alors vous qu’est ce que vous souhaitez ?

– Rien.

Déjà écrit plusieurs fois depuis deux ans que sa mère est morte, mais c’est la première fois qu’elle le vit de vive voix, oui, le vivre cette fois. Son corps va en être extirpé et malaxé durant les heures qui suivront.  Tremblante, elle ne pourra plus parler, juste faire quelques gestes machinaux pour exister.

Elle se jette à l’eau dans le courant, il n’y aura plus de retour possible, jamais. Elle ne retournera plus jamais sur l’autre rive, elle le sait. Elle les quitte, c’est définitif.

– Rien, m’sieur, je veux rien… Bon ben avec vous ce sera pas compliqué. Et même pas les pièces d’or, hummm ?

– Non, rien.

Ni ça, ni là-bas dans cet endroit immense où ma grand-mère nous attendait sur le balcon de marbre, tous les étés, face au port. Je leur laisse. Non je ne veux pas de murs, pas de meubles, pas d’objets. Terrorisée par les encombrements, déjà trop encombrée d’elle-même. Moi la petite, le chaton qu’on a gardé, finalement, le bienheureux, le rescapé. J’ai tout eu, je peux tout leur laisser. De l’amour maternel au centuple et sa main dans la mienne les derniers jours, la mort bien en face qui prenait son temps.

A lui qui a vécu couteaux tirés avec sa mère, le mal-aimé, et qui veut tout prendre maintenant. Prends, je te comprends. Et tous ces murs ne te rendront jamais l’enfance qu’il t’aurait fallu pour que nous soyons des adultes doux et non violents.

Arraches, défends, monopolises l’amour défunt et ses choses que tu n’en finis plus de t’accrocher au cou comme une dernière bouée. Regrets, chagrins, désespoirs et revanche mêlés, seront tes ultimes filets.

Moi, vois tu,  l’amour je l’assiège et je le prends quand il est vivant. Mes regrets, mes chagrins n’auront pas de fauteuils, pas de table ni de tapis. Pas de balcon, pas d’escaliers ni de lampes. Une coulée fraîche et nue vers l’autre rive. J’en prendrai le temps, décidément.

.

Étiquettes :
mars 26, 2010