Posts tagged ‘enfance’

avril 19, 2011

Espace vital ?

Je prends le soleil. Je le prends de face. Je redresse mes épaules.

Tu es à la maison, ce n’est pas que je n’aime pas c’est que je ne sais pas bien faire. L’espace est comme un truc à moi dont je suis boulimique et jalouse sans compter. Je suis une ogresse de mon espace, j’ai toujours peur d’en manquer, quelque chose comme m’empêcher de respirer, me contraindre, m’asphyxier vivante dans une même pièce avec l’autre.

Je vis l’autre comme en apnée, comme cette épée de Damoclès venue de je ne sais où. Fuir, me dit-elle, fuir. Fermer portes et barreaux, repousser l’envahisseur du haut du donjon, nattes tressées jusqu’au ciel, repousser.

Ado je détestais mes parents. Toute personne qui me dit  « aimer ses parents » sans aucun esprit critique ou n’avoir  jamais eu envie de les brûler vif ou leur arracher le visage,  la langue incluse,  puis les conduire au pont-levis et ne plus jamais abaisser le pont après leur bannissement, me parait suspecte. Pas finie, pas claire, cette personne avec ses couches culottes qui n’aurait pas détesté ses progéniteurs.

Ado, je m’enfermais dans ma chambre le matin pour y prendre le petit dêjeuner en ayant prononcé le moins de syllabes possibles avec ma pauvre mère qui baissait la tête et se demandait bien pourquoi elle en avait eu trois, des enfants, et pourquoi tous les trois la détestaient dès leurs douze ans pour fuir, le feu aux fesses, dès leurs seize.

Je suis restée intacte dans ce don de me retrancher en silence et n’avoir qu’une envie, que celui là ou celle, disparaisse de mon chant de vision (ah tiens je voulais dire « champ »..?) sorte de ce lieu, et me laisse seule, seule, seule, moi, entre tous les murs de cet espace là.

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avril 5, 2011

Maison

C’est un moment d’attente dans ma vie.

On sait que tout sera modifié, d’une certaine façon. Ce n’est pas juste démenager, cette fois-ci c’est avoir un lieu a soi. C’est quelque chose que je ne voulais pas, dont je me moquais, dans le sens « je m’en fous tout à fait ». Propriétaire ? De quoi ? Tu ne l’es même pas de ta vie, tout le reste est bidon, la possession.

Je la ressens suffisamment en moi la possession, oui je suis vraiment possessive et y’a du boulot de ce côté là !! Alors des murs en prime ? Non mais n’importe quoi. Valse la valise, tournent les cartons, ça suffira. Et emprunter, pas question. Trop d’instabilité, trop besoin de liberté et de me retrouver sans le sou, à la rue.

Mais c’est arrivé comme ça. Par le biais du sang, de la famille que je hais, et des refus de m’y coller, de partager quoi que ce soit. Alors j’ai dit adieu à des racines peuplées de murs, sur l’île là -bas et au Paname de mes parents aussi,  leur nid, là où tout avait commencé. J’ai dit « non merci ». Et du coup j’ai récupéré une compensation. Voilà pourquoi cette semaine est en attente. Comme un sas. Qui s’ouvre et se ferme, comme une artère qui reçoit le sang. Rouge, bleu. Ma vie s’oxygène, prend l’air.

Je vais faire quelque chose que je pensais ne jamais faire. Qui n’a jamais été un projet. Et cela me plaît dans la vie, de me retrouver à faire quelque chose que je ne m’imaginais pas du tout du tout capable de faire, ni même possible, voire même que je trouvais ridicule, sans intêret. J’adore me débusquer aux entournures, c’est pour moi le sens de la vie, son beau côté.

Alors je prends comme c’est venu, avec beaucoup de respect car je n’y suis pas pour grand chose. Cette maison si je l’achète et si j’y reste, elle ira ensuite à ma nièce, pour que l’argent de ma mère passe à sa petite-fille qu’elle adorait et qui portait son prénom, celui de la lumière du 13 décembre. Le jour même où ma mère a enfin cesser de respirer après un trop long calvaire.

Ces deux là partageaient tout, elles s’aimaient vraiment beaucoup. Quand ma soeur a quitté son foyer, elle a laissé ses enfants sans maternage, à 11 et 9 ans. C’est ma mère qui est devenue la mère de substitution. Les petits plats, les douceurs, la présence, l’accueil, elle en a même repêché un au commissariat en secret, leur secret.

C’est une histoire de femmes, pour moi, l’achat de cette maison. De trois générations. Le sas est ouvert. La mémoire retrouvera son lit et ses petits. Les larmes ouvriront des rivières, des écluses de dire, de ne pas savoir où ça ira. Et c’est ça que je veux, bordel, de la vie, qu’elle ne me dise pas comment elle me mangera, qu’elle me laisse vive et écorchée, saignante à foison, qu’elle me laisse raide dingue d’illusions.

Avec ma nièce nous ne parlons pas de la mort de sa grand-mère. Nous avons trop envie de pleurer tant elle nous manque encore. Il suffit qu’elle évoque les repas entre elle, son frangin et « la Zouze » comme ils l’appelaient, les frites avec des vraies patates, les régalades, la pure gourmandise, les éclats de voix et les rires autour de délices faits juste pour eux. Il suffit qu’elle en parle un peu pour que la voix s’arrête, se feinte, baisse le ton,  parte vite avant les larmes.

Alors c’est trop d’émotion. Nous verrons. J’ai décidé que j’écrirai régulièrement l’histoire de la maison que j’achèterai. De tout ce qu’elle me dira, de tout ce qu’elle fera remonter en moi. On oubliera la vieillesse, elle et moi. On oubliera même la mort et la maladie,  parfois.

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mars 10, 2011

Un arbre, des fleurs

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Je sais ce qui me plait dans la vie, ce qui me fait avancer, ce qui est comme un moteur.

C’est entrer en contact avec les personnes. Spécialement la première phase est un délice pour moi. La rencontre première, les premiers moments. Je crois qu’il y a de l’amour là dedans, autant que pour un rendez-vous galant. D’ailleurs c’est galant, ce joli mot non ? C’est une galanterie que d’aller vers l’autre et pousser la porte du soi.

C’est cela, c’est à chaque fois ouvrir une échappée intime, intérieure. Ce qui se passe dans chaque nouveau contact est quelque chose qui me passionne, qui m’énivre. Je suis emparée. Parée de nos atours, de nos tours, de ce qu’on ne voit pas, de se qui s’élève dans les airs, soulève la terre sous mes pieds. Le monde change à chaque rencontre. Un autre être, encore un humain dont je ne savais rien il y a quelques heures. C’est une joie.

C’est parfois un tel émoi que j’ai besoin de plusieurs heures ensuite pour m’en remettre et me remettre dans ma peau. Mais cette peau doit se réajuster, celle d’avant la rencontre est trop étroite, il faut se tisser, recoudre, réaménager la place pour que je me retrouve en moi avec toi, avec lui, avec eux.

C’est seulement maintenant, cinquante ans après, que je peux mieux comprendre ma timidité de petite fille. J’étais dans une coquille et un cocon. Je ressentais sans doute de manière si forte chaque nouvel élément tentant de se mêler à mon univers que cela me faisait mal physiquement. Je le ressens toujours mais je commence à connaître cette musique. Petite, plus on m’aimait, plus je fuyais durant les premières heures, je cherchais un refuge où me concentrer et rassembler mes forces, me garder. Puis je pouvais être avec les autres, mes grands parents par exemple, et capter leurs affects, leur renvoyer mes sentiments sans me sentir happée.De ces premières expériences est né mon besoin absolu de solitude. Dans la solitude je réajuste mes peaux, je cale mes énergies, mes ressentis, mes priorités, je respire à mon rythme, pour pouvoir encore et encore m’ouvrir au monde et lui donner en pleine conscience, chaque pore ouverte et frémissante.

Aujourd’hui je sais à quel point j’aime cette danse de la rencontre. Je me sens enrobée, parcourue de transes aquatiques. Je me sens comme la fleur de cerisier qui s’ouvre au soleil. Je suis l’arbre et chaque être vivant ( à deux pattes ou à quatre, à un bec, une bouche, un pistil, des feuilles, des griffes ou une carapace…) auquel je m’adresse, vers lequel je me pose, est une fleur de plus sur mes branches.

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février 3, 2011

Il y a des jours

Il y a des jours ou peut être même des semaines. Oui j’ai l’impression qu’un jour ne me suffit jamais pour marquer la page de ce livre. Ce livre que je n’écris pas, qui s’écrit tout seul. Il suffit sans doute de l’ouvrir un jour pour qu’il te raconte. Les pages se tournent sans les mains, parfois sans les yeux car je suis aveugle souvent.

Hier dans ma boîte aux lettres un simple objet qu’on nomme enveloppe. Cette enveloppe vient du notaire. Celui qui depuis trois ans se débat avec frère et soeurs, surtout le frère et la soeur. Parce que moi, loin, j’ai écrit il y a trois ans Faites, faites, moi je veux juste la séparation totale des biens. Le reste, je m’en fous.

Done. Did, fait, la preuve par quatre : ce chèque, ma « soulte » comme ils disent, j’aurais au moins appris un mot.

Fait. Dit. Executé. Après une volonté têtue, une profonde certitude et tout simplement l’impossibilité d’en être autrement. Moi, en être autrement. Je n’aurais pas pu. Voilà la fin, voilà le commencement. Trois années de souffrance  après six années de fin de vie en démence d’une mère qui ne savait plus par quel bout mourir et a attendu son frère, morte 24heures après lui, enfin. Puis le début de la fin des déchirements et la violence puissante entre nous trois. Les restants. Les restants, la progéniture. Trois entités débordantes, pétris de douleur, d’enfance sans commune mesure entre nous. Incapable de communiquer calmement sur les choses principales, les familiales. Trop. Trop de. Tout. Mélangé. Des volcans. Autant de vides que de pleins. Il fallait trancher. J’ai. Pris le couteau, ma mère aimait les beaux couteaux, et coupé ferme avec mes mots , par écrit, bien sûr. Même une rencontre était impossible, physiquement impossible pour moi. Après les cendres au Père Lachaise, il ne restait que les écrits pour dire. Mon corps porte encore l’explosion de ce que nous avons vécu, de nos affrontements devant un cercueil, devant les cendres répandues. J’étais partie seule après la cérémonie, pris le bus du Paris que j’aime et qu’elle adorait, et je ne pouvais plus les revoir, pas tant que nous n’ayions coupé en tranche le matériel, les choses et les murs,  et donné sa part à chacun.

Trois ans à le dire , sans démordre, malgré menaces affectives, lettres et coups de fil. Je sais dire non, j’avoue, c’est quelque chose que je sais dire et quand je le dis je le pense avec tout mon être. Ce n’est pas que cela me fasse plaisir, c’est souvent une question de survie pour moi, physiquement compris, mais cela personne ne peut le savoir ni le comprendre. Personne ne sait ce que mon être ressent et comment il me le fait savoir. J’ai un problème entre mon corps et mon âme et mon esprit : ils sont soudés, siamois, il n’y a pas de frontières entre eux. C’est un handicap, une sensibilité qui fait de moi son esclave et sa reine. Alors quand je décide de quitter, de me séparer de quelque chose ou de quelqu’un, c’est une fuite, une survie, je suis en apnée, je ne peux plus respirer, je pleure, je tremble, je suis malade physiquement, mon cerveau est mou et fout le camp, je suis l’ombre de moi-même, alors je dois partir, laisser, m’éloigner. Dans le même temps je suis extra-lucide, affûtée sur ma cible, la cible c’est moi, et je sais très bien où je ne dois pas , ou plus, aller.

Je n’ai pas grandi. Je n’ai rien appris. Je suis immatûre, totalement. C’est ainsi. Ou bien je suis un tout, un genre de chimpanzé resté dans son arbre et qui veut juste qu’on lui foute la paix. T’as pas des bananes ?

Oyé ! Oyé !!

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février 2, 2011

Chat-souris-crêpes

Mon père faisait des crêpes avec sa belle-mère. Troublé il s’est trompé en déclarant ma date de naissance à la Mairie. Il a fallu y retourner et rectifier. Mais le sort en était jeté, je n’étais ni d’aujourd’hui ni d’hier, je serais de demain, là où personne n’a rien à signaler, incognito pour perpétrer mes forfaits. Masquée, à l’aveuglette, un peu par ci, un peu par là, n’ayant de cesse de semer mes traces et de jouer et au chat et à la souris. Mais ne sommes-nous pas un peu des deux à la fois ?

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janvier 2, 2011

L’enfant et ma mère dans le couloir

C’est un jour d’une saison, on ne sait plus, je crois que c’était l’automne puisqu’il fêtait ses deux ans. C’était il y a vingt cinq ans.

Ma mère est assise dans le couloir de l’hôpital et ses pieds ne touchent pas tout à fait le sol alors elle les balance. Le fils de son fils est dans la chambre. Quatrième étage, celui des « cancéreux », comme on disait à l’époque. On est contents qu’il soit arrivé dans ce service car l’autre service n’était pas de la pédiatrie et il et on a vécu des horreurs. Une tumeur cérébrale, un poupon rond, doux, blond aux grands yeux bleus.

Il est entré bébé, il va grandir vitesse grand V. et repartir avec un état d’âme et une maturité d’adulte.  Il va devenir adulte à deux ans, en si peu de temps. Il y a dans ses yeux tout ce qu’il a vu, toute la force de survivre et de supporter. C’est presque lui qui nous porte, parfois, avec ses silences, ses sourires apitoyés sur nous.

Ma mère balance ses jambes dans le couloir. On entre dans la chambre chacun son tour pour ne pas le fatiguer. Il est doux, lisse, son bandage géant autour de la tête. Chaque jour du mois précédent nous ne savions pas s’il survivrait. Chaque jour de l’année qui va suivre nous ne savons pas quelles fonctions il récupèrera, des « séquelles » on dit. En fait, il va presque tout récupérer, mais c’est une autre histoire, d’autres vies à vivre, d’autres combats, et ils ne seront pas simples.

Dans le couloir un autre enfant passe, en pantoufles, en pyjama, je ne sais plus. Ma mère lui parle, lui parle comme s’il était le sien. Ici ils sont tous pareils, ils ont le ciel au bout des mains. Dans leurs yeux la vie a pris toute son ampleur et ils te la donnent d’un coup, sans chichis. On est dans l’instance de l’essentiel, on s’aime d’office, sinon on reste dehors. Ma mère et l’enfant conversent doucement, il s’est assis sur le banc à côté d’elle. Ici on a tout le temps. Ils sourient et balancent leurs pieds dans l’air, comme des enfants. Le temps s’arrête vraiment.

Dans la chambre j’ai parlé, chuchoté, sans doute essayé de rire avec les peluches et puis je sors pour le laisser dormir. Je vois ma mère avec cet enfant dans le couloir, dans l’intime extrême, au bout du couloir de la vie, qui tresse et palpe l’âme, je vois ma mère et cet enfant, leurs jambes qui se balancent et s’aiment, le même mouvement, la même volonté fugitive, celle d’exister, de vivre ensemble ce moment.

Dans cet exact instant qui abattrait des montagnes et des volcans, l’amour, la déchirure, la beauté s’emparent de moi comme une gifle. Et toujours je les vois et toujours j’ai gardé, très loin au profond des êtres, cette éternité partagée.

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décembre 19, 2010

Le calendrier

Jours qui comptent et racontent. Jours qui laissent et se dépasser, dépassés. Le 13, arrêter de vivre, une mère qui enfin cesse de respirer le jour de sa fête, celle de la lumière, Lucia. 24h après son frère, main dans la main, comme si ils s’attendaient. Elle l’attendait, elle avait peur et plus assez de force pour commander ni corps ni esprit. Il fallait le coup de pouce, celui du calendrier.

Les calendriers seraient vivants et ce seraient eux qui dirigeraient nos vies. Nous croyons qu’ils sont nos objets et que nous jouons entre leurs lignes, leurs cases, les agendas de petits pas. Mais voilà.

19 décembre et les deux au Père Lachaise répandus sur le gazon en poussière froide mais juste le rayon de soleil. Une ambiance électrique et lamentable entre frère et soeurs. L’enfance ne fait pas de cadeaux dans ces moments là, toute en trombe elle dirige la valse. Aucune pitié ton enfance n’a. Elle a tout à dire et surtout quand il faudrait taire. Elle l’ouvre grand le précipice de ce qui fut, de ceux qui ont aimé, un peu, pas assez, trop et comment et comme ci et pas comme cela. Et les places valent chères tout à coup, tout déborde, tu n’es rien, c’est un combat entre toi et ce qu’il reste de toi. Enfin tu le croyais.

19 décembre et tout à refaire. La vie se révèle en si peu de temps parfois. Encore un coup du calendrier qui ne pardonne pas. Encore un coup du calendrier qui fait si bien les choses, d’un trait, d’une croix, d’une marque au fer rouge, d’un tatouage sur ta nuque. Un papillon, une coccinelle, indélébile comme l’amour. Le calendrier de ta peau. Regarde comme il est, et même il est beau, je te dis, il est beau.

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décembre 11, 2010

L’enthousiasme

Enthousiasme ?

Mon Robert de poche me dit : Etat d’inspiration exaltée. Emotion vive et joyeuse.

Dans le Mille Robert. Tu m’épates, faute de m’enthousiasmer. Oui, je vais quand même pas m’exalter pour toi à 7h28 ce matin alors que mon plateau de ti dej n’attend que moi, hein ?

Mais ça colle, ça colle avec ce que je pensais.

Je m’enthousiasme facilement. C’est ma nature. Cela dure une heure, un jour, une semaine, un mois. Mais je pars au quart de tour. C’est une joie d’enfant, un moteur, une déraison sans laquelle je ne saurais vivre. Et c’est un problème quand l’enthousiasme redescend sur terre, évidemment.

Car je ne perçois la vie que par ce biais de l’enthousiasme. Ce n’est qu’ainsi que je la trouve supportable. C’est donc comme un outil, une petite pilule que j’avale plusieurs fois dans la journée.

C’est ma dose, ma came. Quand je ne l’ai plus je deviens cynique, et la vie se montre telle qu’elle est c’est à dire cruelle et moche, et ça elle sait faire rudement, tout le temps. La vie n’a pas besoin de se shooter à quoi que ce soit pour t’en faire voir, spécialement quand tu ne t’y attends plus. Une garce.

La maîtriser ? Warrrffff ! La maquiller. D’enthousiasme. L’amour est une des belles drogues de la vie, mais il en faut d’autres. Bien sûr rien ne shoote autant qu’être amoureux. Question d’endomorphine et tout le tsoin, tsoin, que les scientifiques nous ont mis sous le nez. Quatre années de came garantie,  c’est prouvé par les hormones. Good. Mais moi j’en veux d’autres des enthousiasmes, parce que l’amour il est sûr par moments mais il n’est pas fiable sur la longueur, je le sais. Et il te prend la peau. Tout nu sous la lune t’as interêt à te trouver de quoi t’enthousiasmer encore, sinon c’est du frisquet la vie. Gla gla l’enthousiasmé congelé.

L’amour on sait comment ça fait quand il te glace, mais l’enthousiasme, celui du quotidien, quand il retombe,  comment ça se passe ? Tu fais quoi? Le petit, le moyen enthousiasme celui qui me fait tenir la tête, grand sourire, joie au coeur, lever le matin, trépigner d’envie ? Ben je vais te dire, là je vis une retombée d’enthousiasme pour un truc, petit, mais un beau projet  . Qui se transforme pour moi en un truc intéressant mais juste « intéressant » , voyez-vous. Je ne suis plus zinzin. J’ai compris quelques bases, je suis sortie de ma précipitation, de mon élan primaire. J’ai vu des limites là où je fonçais comme une enthousiaste aveugle. Et je suis contente. Calme tout à coup. Plus légère, finalement. Moins accrochée, et du coup je m’ouvre vers autre chose alors que ce projet m’a pris 50% de mon énergie depuis une semaine. Le soufflé retombe mais, passé un peu de déception et colère, je vais finalement mieux que quand j’avalais ma came comme une sauvage.

L’enthousiasme, c’est formidable. Cette joie d’enfant qui est contagieuse, autour de moi les gens en ont besoin. L’enthousiasme qui se calme, c’est bien aussi ? Ou bien je vais sauter sur autre chose pour me faire vivre un peu, et …comment y dit Roberto….être inspirée et exaltée ?

Ben oui. Je crois que oui.

L’enthousiasme est inguérissable ? Je le tiens de ma mère, d’un grand-père, de plein d’autres derrière, et de elle et de ci et çà…etc….Ma mère c’est sûr, était une vétérante du truc. Il a fallu qu’elle perde la tête pour que la vie la bouffe toute crue. En quelques années tout le malheur de la terre sur son corps décharné et tout ce qu’elle détestait, lui est tombé dessus : le collectif, la privation de liberté, entre autres. Comme si la vie, chien dressé comme un molosse,  se vengeait d’un coup sur toutes ces années passées à se shooter d’enthousiasme. La vie reprenait sa part perdue de cruauté, sans pitié.

Bon alors, oui, euh, oui, j’ai encore besoin de mon enthousiasme, même pour peu, même s’il monte et baisse comme un yoyo. J’ai besoin.

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novembre 16, 2010

L’ascenseur

La petite fille serre fort la main de ses parents. Elle va rue Henri Duchêne, un des premiers nom de rue qu’elle retiendra, Paris XVeme.  Sur la plaque bleue est noté qui était ce monsieur, je ne sais plus, je n’ai plus besoin.

L’immeuble de ses grands-parents et une de ces bâtisses en pierre de taille où le nom de l’architecte est gravé dans la pierre. Plein de voitures garées dans la rue, il faut tourner pour trouver une place, ils connaissent les petites rues adjacentes, les bons endroits, mais il faut tourner et chercher, cela laisse le temps au coeur de battre plus fort. On est presque arrivés.

On a laissé la Normandie sans racines et pleine de pluies, mais qui se remplira d’amis sûrs, autant pour elle que pour ses parents, bien plus que l’affreux Lyon des années 60 où elle a juste vu le jour. Un hasard, ils auraient pu habiter Toulouse, Versailles où est né son père, où Lille.  Rouen aussi c’est un hasard, une ville qui s’industrialise de plus en plus à cette époque, une mine d’or pour les cadres d’entreprise.

Mais à Paris le coeur bat, l’histoire de leur vies, de leurs familles, aux deux parents, s’est scellée, sur plusieurs générations. Rue Henri Duchêne, la petite fille qui arrive aux mollets des adultes, trouve déjà le voyage exotique. Il y a une première porte en fer forgé pour accéder au hall de l’immeuble. Un immense miroir et les boîtes aux lettres en bois et cuivre, bien sûr. Une autre porte et là on accéde à l’escalier et à l’ascenseur. C’est sûrement dans cet ascenseur qu’elle a su que les valises s’ouvriraient pour elle, que le rêve devrait remplir la vie, parce que sinon ?

Existe-t-il encore de tels ascenseurs dans les immeubles parisiens ? Ce n’est pas un ascenseur, c’est un aspirateur de poésie, un lieu de science fiction, pour la petite fille, et même plus grande, elle se régalera de cet objet, elle en veut encore, elle voudrait y vivre.

C’est une cage en fer forgé noir dans laquelle il y a une boîte en bois et vitres. Tu ouvres la porte en fer forgé avec une clenche allongée, ça fait du bruit. Et tu pousses les deux battants de l’habitacle en bois. Il restera juste une petite fente d’air entre les deux battants, une fente que la petite fille scrute avec inquiétude. Et si ça s’ouvrait ? Car rien n’est tout à fait fermé sauf l’entourage en fer. Si l’ascenseur reprenait sa vie autonome, s’ouvrait, délivrait les passagers  dans les airs, dans le monde merveilleux d’où il vient, rempli d’oiseaux, de forêts, de jungle et d’éléphanteaux ?

Pendant que l’ascenseur s’élève, on voit toute la cage d’escalier autour qui s’élève aussi. Cela tourne presque la tête. Or donc tu bouges verticalement et tu le vois, tu vois tout autour, les murs grimper, les étages défiler, la pesanteur s’enfiler dans les airs comme dans un parapluie géant sous le vent. Ca donne encore plus le tournis quand un des enfants monte par l’escalier en même temps. Il te suffit d’un pas agile, monter les marches deux par deux, pour aller au même rythme que la cage de bois magique. Et là on rigole bien de voir l’un qui tourbillonne autour de l’ascenseur et l’autre immobile comme un pot de fleur dans la boîte rigolote, avec ses câbles noirs et souples au dessus, tous visibles, comme des fils de marionnettes suspendus dans le vide et qui s’articulent tout seuls.

C’est un temps où on voit tout et on ne sait rien. On vit d’inconscience et de découvertes en découvertes. On s’en couvre de la tête aux pieds et on s’y forge pour toute la vie.

C’est ainsi qu’à l’étage c’est la grand-mère qui ouvre. Tout craque sous les pieds, l’escalier et son tapis tout du long, le couloir, le plancher, tout marque les pas, comme pour prévenir de ce qui se vit. Et la petite fille entend tout cela, tout. La grand-mère qui ouvre est douce, elle a un accent quand elle parle, quelque chose d’exotique à nouveau. La musique de ses mots est particulière et elle roule les R, c’est chaud. Pourtant elle n’est pas du Sud du tout du tout puisqu’elle était québécoise. Elle a de longues mains frêles où les veines bleues se tissent et remplissent en courant vers les bras. La petite fille a peur et aime. Elle trouve que c’est toute la fragilité et la gentillesse de cette grand-mère qui court dedans. Cette dame est grande, trop grande par rapport à son mari, alors elle se courbe et se penche tout le temps, sur tout le monde, avec son sourire étincelant qui barre tout son visage en bas. Sa voix est douce, elle est calme, et avec les R qui roulent dedans on se sent tout emmitouflé.

Dans l’ascenseur le coeur bat, dans la voiture pour se garer le coeur bat. On est sur le territoire. Son père et sa mère sont heureux, ils ont toute la ville à lui montrer. Dans l’appartement tout est extraordinaire. Les photos en noir et blanc de la guerre du grand-père. Il est petit et rempli de muscles, resserré, et il est en même temps comme une peluche, comme un doudou pour la petite fille. Il est vif et drôle, il n’a plus besoin d’être autoritaire en diable, il a lâché et il ne reste  plus que toute sa bienveillance et son immense générosité.

La petite fille était une sauvage. Parfois elle se réfugiait vite en haut, dans sa chambre, quand ils venaient chez elle. Elle était envahie sur son territoire à elle, elle était inquiète. Il lui fallait rassembler ses esprits seule, puis descendre enfin en bas, prête à se laisser embrasser à satiété. Quand ils sont morts la petite fille était en pleine fin d’adolescence et toute jeune femme, elle essayait d’être par elle même, elle n’avait conscience de rien d’autre et tout allait très vite, à dix-sept ans elle vivait sa vie. Cela lui occupait 300% de son temps d’être elle-même et pas une autre et pas une copie et surtout pas ce qu’on attendait d’elle. Il fallait lutter sur tous les fronts, c’était sa guerre de 14 à elle. Les photos en couleurs en prime. Alors elle était loin et totalement absente quand ils sont morts.

Lui d’abord. Lui en forme, qui posait son képi au fond de la baignoire et allait le prendre avec ses dents, jusqu’à 70 ans, dit la légende. Sa femme l’a rejoint huit mois après, mais dans sa solitude , dans cet appartement du XVeme, la jeune femme n’a pas mis les pieds, et à peine un courrier sans doute. C’est qu’elle était débordée par sa jeunesse, son ivresse, sa désespérance, non elle n’avait pas conscience qu’il aurait fallu courir chez cette grand-mère et l’écouter jours et nuits.

C’est comme cela qu’aujourd’hui elle s’arrête auprès de tous les p’tits vieux sur les bancs pour les faire causer et mettre des billes dans leurs yeux. C’est comme ça qu’elle écrit à ses amies qui ont plus de 80 ans, famille ou pas, elle leur colle des fleurs sur du carton découpé, elle n’a jamais eu peur du ridicule et ses amies adorent ça. Aujourd’hui elle a juste peur de vieillir comme un vieux sac oublié dans une gare, sans destination, sans passagers.

Ce matin je me suis réveillée et sur l’oreiller c’est l’ascenseur qui m’attendait, avec sa porte lourde en fer forgé noir et ses deux battants de bois qui claquaient avant de se faire face. Juste le souffle d’air entre eux deux quand la machine grimpe. On a tourné pour trouver de la place. On est arrivés.

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octobre 6, 2010

Le silence

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Le silence unit-il ? Rassemble-t-il autant qu’il ne sépare ?

Rassemble-t-il , tout simplement. Soi. Même. L’autre. L’ensemble.

Le silence parle-t-il ? Le silence écoute-t-il ?

Dans le silence il y a toi. Il y a rempli. Il y a plus que ce que je crois.

Dans ton silence que je vois.

Dans le silence il y a quoi ?

Dans mon silence que sais tu ?

Moi même je le découvre à chaque fois.

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août 2, 2010

La sécurité ?

En 2001 j’avais tout ce qui me fallait. J’étais au top de moi-même, on pourrait dire. En prime de l’essentiel amour, j’avais deux boulots parfaits. Je m’amusais bien, j’apprenais sans trop croiser des cinglés, juste ce qu’il faut car il faut bien des chefs -qui-aiment-le-pouvoir, à ce qu’il parait.

J’allais d’une petite ville à une autre petite ville répandre ma bonne volonté tout en ne croisant que campagnes et rivières sur ma route. Pour couronner mon tout, je terminais deux ans de recherche universitaire. Je soutenais un Master face à des profs en or qui me sur-notaient car c’est comme cela les études à la quarantaine on est quasi entre collègues, entre adultes, on s’aime un peu tout de même. Vraiment, disons le. Cet aboutissement en était un de taille. Un très long cheminement, un choix, une preuve, une revanche. Une joie.

Et puis la fin de l’été a commencé à être un début de catastrophe. Mon 11 septembre à moi avant l’heure, juste un défaut de timing, moi c’était vers le 27 aout 2001. Tu vois, presque. Je ne vais pas raconter là. Trop long. Mais c’est à ce moment là que ma mère a été mise de force, par mon frère,  dans une maison de vieux et que la dégringolade de sa démence a pris le dessus. Normal. Je te mets là où elle s’est retrouvée et tu plonges direct, tu deviens dingue de dingue, raide.

Juste trois semaines après, les tours s’effondrent et moi je passe ma soutenance. Est-ce à cause de.. quoi je ne sais, de tout cela à la fois ? Mais voilà que je m’amuse à penser qu’il me faudrait peut être maintenant un boulot fixe. Une idée saugrenue qui jamais dans ma vie ne m’était venue. J’en avais déjà eu des boulots fixes et donc stables et le but avait été de les quitter le plus rapidement possible. Parce que, franchement, quel interêt ?  Je n’ai pas fait de gosses aussi pour cela, pour voguer à ma guise sans boulet au pied. Pour n’être obligée de rien matériellement, de ma petite personne égoïstement vivre. Point. Et qui aime suive, bien.

Non mais là, je m’ennuyais peut être à ranger mes fatras de cours de fac, je cherchais à me prouver encore quelque chose ? Je me suis mise dans l’idée de passer un concours. Je n’avais aucune idée de ce que je faisais. Je travaillais avec des collectivités territoriales, conseil généraux, mairies et compagnie, avec des gens très sympas qui me donnaient envie. J’ai donc révisé, très sérieusement et passé cette chose à l’écrit puis à l’oral. Je n’ai jamais fait un truc aussi débile. Ecrits : sujets débiles, enfin surtout dans ce cadre là. Je savais ce qu’il fallait ne pas mettre. C’était le degré zéro de l’intelligence. Un jeu. Puis à l’oral c’était le face à face avec des sadiques qui cherchent à te mettre mal à l’aise, te piéger, te faire passer pour une m…..Un monde à part. Le summum de la bêtise et de la méchanceté, de l’arrogance et de la prétention.

Comme une con j’ai eu ce concours. Je suis vraiment une bonne comédienne mais j’avais plutôt honte de m’être abaissée à ce point. Puis un an plus tard j’ai pris un poste de fonctionnaire quelque part. Ce concours m’offrait la possibilité d’être « chef » de quelque chose. Je voulais voir ? Je voulais gagner du fric années après années et ne plus être funambule ? Une de mes amies m’a demandé si j’étais folle. J’étais surtout inconsciente. J’ai appris beaucoup et beaucoup stressé. J’ai découvert un univers de malades. Avec des personnes qui crèvent de leur boulot, d’autres qui emmerdent le monde jusqu’à la retraite car ce sera tout ce qui leur restera. Des gens formidables aussi, mais en  minorité. Bien sûr, tu imagines la suite, je me suis barrée fissa au bout de trois ans. J’ai pris « une dispo » comme on dit. J’ai droit à dix années de réflexion, j’en ai fait cinq. Chaque été je refais ma lettre de prolongation de ma liberté. C’est toujours un moment-clé. Où je souris et poste en recommandé cette foutue liberté, mon risque, ma fierté. Et un jour il faudra tirer le trait définitif. Plus de filet. Assumer.

J’ai perdu beaucoup de moi dans cette histoire, je commence tout juste à récupérer et heureusement ma mère est morte pour arrêter les frais de  ce désastre, de cette fuite vers le fantôme de la sécurité.

La sécurité ? Bien sûr quand tes tours s’effondrent, tu es tenté. Tu marches à côté de tes pompes alors tu aurais comme un besoin de cadrer la catastrophe ? Mais le besoin de sécurité dans ta vie professionnelle c’est le début de ta fin en soi. C’est la peur à tes côtés, c’est le goutte à goutte poisonneux qui s’infiltre. Tu lâches tes biens précieux, ceux de ta créativité, ceux de l’amour d’exister sans peurs, ceux du gai vivre, ceux du droit-dans-les-bottes de toi.

Non. La sécurité c’est quand vraiment tu vas trop mal et que tu ne peux plus faire autrement. D’ailleurs tu n’en n’as guère conscience sur le moment. Tu te plantes une  flûte au bec pour charmer tes serpents, tu crois que c’est pour du bien. Tu mens. Un jour folie reprend. Toi. Vraiment. Dedans. Laisse. Ecoute. Prends. Va, vers toi, va . Tant.

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juillet 18, 2010

Loin du corps

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Un jour partir et trouver la force de le faire le coeur ouvert. C’est mon plus grand désir. Mon défi.

J’ai vu la mort qui prend le temps et se délecte faisant de toi un pantin maltraité, un objet d’indignité de vivre. Je voudrais tant rester actrice de mon esprit et qu’il amène mon corps par là où il fait sens. Partir c’est le corps qui n’en peut plus un jour se coucher et aller voir ailleurs comme il l’a dit ce bel acteur qui a terminé sa lutte. Parce que la douleur te prend tout. Alors partir ailleurs. Dans l’amour d’avoir été. Dans l’amour de la vie et de l’humanité. Glisser dans le silence, non, vous êtes si bavards ensuite. Non, sortir de sa peau, tout simplement. Se débarrasser d’un corps impuissant et gênant et continuer sa route. Continuer. Dans la poussière de l’univers des atomes rayonnants, ceux qui ont gardé leur désir intact, leur beauté illumine la nuit et le jour. Poussières de nous, câlines, mains de géants viennent bercer, consoler notre inaptitude, tout donner. Tout donner car ils n’ont plus rien à perdre. Ils ont acquis la liberté. Celle de voir, de transcender, libérés des possessions, riches comme Crésus ils sont. Offrir des messages, partir en voie haute, nuages roses à l’horizon, détachés, plus de prison.

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juin 19, 2010

Mediterranée

Elle est partie en bateau hier, l’amie.

Je lui ai parlé alors qu’elle quittait le port.

La mer était facile, plate, le soleil prêt. Le grand décor.

Je lui ai souhaité Bon voyage et tout en parlant j’y étais.

Je savais les remous sous l’énorme coque. Et le coeur qui s’emballe en quittant la terre.

Le voyage est long, on a le temps de se déshabituer. On se voit partir pour toujours. On s’imagine.

La mer entoure toute pensée et le bruit des machines est une berceuse. J’aimais dormir sur le pont cahotante. Il me semblait franchir des siècles. Et ne plus résister.

Hier au téléphone sont revenues les sentiments puissants qui n’ont rien perdu simplement je les cache pour ne pas être blessée. J’ai raccroché et je n’ai pas voulu pleurer. J’étais heureuse pour elle, je savais l’arrivée face au golfe où ma mère est née. Je savais l’avenue remplie de palmiers et le soleil dans sa bienfaisance qui l’attendrait et elle tout sourire, libérée.

Je n’ai gardé que cette idée et reposé le téléphone alors que je venais d’entendre les hauts-parleurs du paquebot dans son dos. Garder serré les images en tête et toutes ces années. Allongée sur le pont dans mon duvet, un air bien frais dans les cheveux, pour toujours.

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juin 13, 2010

Qu’est ce que j’ai ?

Mais qu’est ce que j’ai ?

Hier sur la place de la Mairie de ma petite ville je tombe sur la brigade des pompiers toute rassemblée. En rang, en groupes. Leurs camions posés plus loin. Leur fanfare face à la troupe. Et Hop tsoin tsoin. Oui, je l’avais lu. Une journée de parade, de démonstrations, de portes ouvertes à la caserne.

Moi je passe par hasard. Je m’arrête. Je les vois de loin. Tous rangés, simplement, 70, pas plus. Et la fanfare qui fanfaronne tsoin tsoin. Et moi qu’est ce que j’ai ?

Je suis troublée. Je suis serrée dans mon coeur, émotionnée. Quoi ? Tu aimes les parades, les fanfares tsoin tsoin ? Quoi ? Pourquoi ces hommes au pas, rangés dans leurs habits et sous leurs képis, ça t’émeut ? Mais qu’est ce tu as ?

Je suis un peu loin, au soleil. Incertaine de ce que je ressens. Mais…Je souris, comme si cela venait de loin. Incontrôlable. Je m’approche. De côté puis derrière eux. Chemises bleues, costumes du feu, femmes et hommes, jeunes et vieux. La fanfare les fait sourire. Rien de trop formel, de la belle humeur et de la retenue.

Un joli brun comme je les aime. Simple et souriant avec son appareil photo va et vient. Je lui parle, je lui demande car je n’étais pas sûre de ces chemises bleues. Les officiers. Ah ? Les officiers. J’ai envie de pleurer. De pleurer de loin. De lointain. Je suis emportée par une autre vie, d’autres hommes, des armées, des guerres, des vaillants peut être, des combattants, des qui sont là. Etaient.

Qu’est ce que tu as ? Le képi de grand-père sur la cheminée ? Ses photos de militaire ? Ses années de prof  français-latin-grec à St Cyr ? Ses potes dans les tranchées de 14-18 ? Cette incroyable photo de son bureau en bois, petite table d’officier dans les mêmes tranchées, d’où il écrivait à sa fiancée québécoise ?

Qu’est ce que tu as ? Qu’avaient-elles en commun tes deux morceaux de famille, celle du Nord et celle du Sud ? Oui, je sais. Un sens de l’honneur et de la responsabilité. Un sens absolu de l’engagement.

Qu’est ce que j’ai ? Derrière moi. De tout. De cela. Des hommes au combat, des saluts, des solidarités qui me font pleurer, en dehors de tout raisonnement intellectuel, de toute opinion quelle qu’elle soit. Sur la place je suis là, sentant loin d’autres voix. D’autres époques. Et la vibration de ce torrent de l’être. Je suis sans voix. Je cherche des yeux ce qui n’y est pas.

Je repars sans repartir. Je ne comprends pas. Mais je sais que ne veux plus retenir tout ce que je ressens en moi.

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juin 9, 2010

1988

Qu’est ce qui fait qu’un jour tu fais bouger les lignes ?

Pour elle et moi cette année là fut la bonne, la grande évasion. Le truc que tu dois faire, il le faut, toute ta vie appelle à cela, tout toi. Tu seras.

1988. Elle part en bateau, depuis les Antilles, pour arriver dans le Pacifique Sud. Elle y vit. Moi je prends  un avion dans la direction opposée, celle du soleil levant.

On se connaissait depuis nos douze ans et bien sûr nous n’avions aucune, aucune idée ni once de pressentiment que nous serions en pleine vie, en plein chambardement en même temps, un peu avant nos trente ans.

Qu’est ce qui fait que tu hisses pavillon ? Que tu t’installes plein vent et… Larguez les amarres !! Parce que cela couvait sous ta marmite, parce que tu n’as que cela en tête même quand tu n’y penses pas. Parce que c’est comme ça. Parce que la désespérance a passé tes limites. Parce que la vie, sinon…

On a passé trois jours ensemble il y a un mois, elle passait par la France. Sans contraintes, au gré, au bord de l’eau on a marché près des bateaux. Quand elle m’a largué à la gare de Nîmes au retour, sa frangine, au volant, était à la bourre, alors hop, je suis sortie en flèche de la voiture. Ciao, les mains, les sourires, elle venait de me prendre en photo dans la voiture.

Je me suis retrouvée avec du temps dans la gare. Et alors j’ai réalisé, le coeur un peu serré, toute étonnée, qu’on ne s’était même pas embrassées alors que nous ne savons pas du tout, nous ne savons jamais quand nous nous reverrons. Dans un, deux, trois ans ?

Enfants, je me suis dit. Nous vivons encore comme des enfants, le mors aux dents. Mais j’avais drôlement, oui drôlement envie de pleurer comme Madeleine, ben oui, quand même.

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