Posts tagged ‘entre le jour et la nuit j’ai vu’

janvier 7, 2011

Huit jours maudits

Il m’est arrivé une drôle de chose. Je ne sais pas si je dois m’inquiéter ou non, je ne sais ce que je dois retenir et tout laisser et oublier mais oublier je ne pourrai.

Pendant huit jours exactement, presque à l’heure près, ma vie a basculé dans le sombre. Comme je ne suis pas seule à partager ma vie, je ne sais qu’en penser, je ne sais ce qui de moi, de l’un, de l’une, de celle-ci, de lui…Quels mauvais ingrédients se sont mêlés à ma soupe pour en faire un truc imbuvable. Bien des choses, certaines que j’ai vues, d’autres que je ne sais pas. Mais le problème c’est que mon coeur a été troué. « Un trou dans mon coeur » est une expression que je n’emploie pas à la légère. Je l’emploie quand je la ressens, pas juste pour imager une histoire, pas pour romancer ni inventer au delà.

Non ce n’était pas une fiction. Des mots et des phrases, lus, entendus, par des gens que je connais un peu, puis par un amour fidèle, ont déclenché un seïsme en moi. Mon être a été malmené, dégoupillé, désarçonné, plié, écrasé de déroute. Et mon coeur transperçé, meurtri, loin. Mal.

Ce qui m’a surprise c’est la violence de mes ressentis, et leur profond ancrage, comme une racine très lointaine mais qui m’arrachait à tout bonheur. Comme une malédiction posée, revenue, un génie malfaisant, une cicatrice ouverte, mortellement. Oui, ça fout les pétoches.

Ce qui m’a surprise c’est le timing, les huit jours précis. Je peux trouver des tas d’analyses, d’explications plus ou moins bonnes, entre moi et moi et lui, et moi et lui encore perdu là-bas, et oui, ce foutu foutu calendrier dont j’ai déjà parlé. Sans doute de ces dates où nous avons subi un choc émotionnel tel qu’au  tréfonds de notre mémoire intime, au tréfonds de nos neurones, de nos peaux, de nos os, se croisent des noeuds électriques, électrifiés, comme des barbelés de notre inconscient. Et Paf.

Ce qui m’a surprise c’est qu’on pourrait trouver que ce n’était pas grand chose. Juste des moments tendus dans un quotidien d’habitude serein. Et pourtant j’ai été sidérée et retournée comme une crêpe. Comme quoi chacun prend à sa façon ce qui passe dans l’air et se dit. Pour certains pécadilles, pour d’autres bombes à retardement. Parce que le puits est là, et jette la pierre, tu verras, tu ne l’entends pas toucher le sol, la pierre vole à vitesse grand V. et tu ne savais pas. Ce puits là, là, encore pour toi, toi, il est le tien et tu ne maitrises plus rien. Cette pierre qui tombe, ce qu’elle cherche, ce qu’elle retrouve, ce qu’elle te dit. C’est le trou dans ton coeur qui retrouve ses petits.

Paf ? Mêlé au présent ? Sarabande en vrac ? Une louche de breuvage d’une vie insoluble ni dans maintenant ni dans l’avant, ni tout de suite ? Bulles de gaz toxique qui éclatent en surface, réminiscences de nausées vastes, d’abandon, de ces moments où l’amour est au sol, la vie par terre et toi, toi en bouillie. Sas de décompression, où l’air manque, où la survie a un prix, où tu peines, et goûtes l’amer, tu cloues le sol de ton front, tout est perdu. Ta lâcheté est pieds nus sur les braises, tu oses regarder en face ce qui ne te retient plus, ni là, ni lui, ni elle, ni toi ?

Huit jours où la vie change toute. Pendue par les pieds. Où tout est dérangé, rien n’a le sens que tu connaissais.

Secoué. Apeuré. Rien d’autre à faire que trouver des réconforts, des pistes de vivre, parler, avoir la chance d’être encore écouté et aimé. N’importe où, quelque part, quelqu’un, quelque chose. Et tout à coup tout s’apaise. La tempête est partie. Ici le mistral , le vrai, dure trois à cinq jours de folie. Huit jours cette fois, en moi, un ouragan  m’a mis à sac. Je ne l’oublierai pas. Il m’a posé des limites. Il a nommé l’effroi. Il a signé des possibles. J’ai une marque indélébile sur le coeur, une marque que je connais, que je crains mais, je le sais, qui fait aussi avancer, creuser et partir, décider et aller vers soi. Seul. Dans ce mystèrieux en nous qui fait qu’on tient encore ou qu’on lâche. Qui fait qu’on ne sait rien et que rien n’est acquis,rien, jamais rien et toujours.

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novembre 16, 2010

L’ascenseur

La petite fille serre fort la main de ses parents. Elle va rue Henri Duchêne, un des premiers nom de rue qu’elle retiendra, Paris XVeme.  Sur la plaque bleue est noté qui était ce monsieur, je ne sais plus, je n’ai plus besoin.

L’immeuble de ses grands-parents et une de ces bâtisses en pierre de taille où le nom de l’architecte est gravé dans la pierre. Plein de voitures garées dans la rue, il faut tourner pour trouver une place, ils connaissent les petites rues adjacentes, les bons endroits, mais il faut tourner et chercher, cela laisse le temps au coeur de battre plus fort. On est presque arrivés.

On a laissé la Normandie sans racines et pleine de pluies, mais qui se remplira d’amis sûrs, autant pour elle que pour ses parents, bien plus que l’affreux Lyon des années 60 où elle a juste vu le jour. Un hasard, ils auraient pu habiter Toulouse, Versailles où est né son père, où Lille.  Rouen aussi c’est un hasard, une ville qui s’industrialise de plus en plus à cette époque, une mine d’or pour les cadres d’entreprise.

Mais à Paris le coeur bat, l’histoire de leur vies, de leurs familles, aux deux parents, s’est scellée, sur plusieurs générations. Rue Henri Duchêne, la petite fille qui arrive aux mollets des adultes, trouve déjà le voyage exotique. Il y a une première porte en fer forgé pour accéder au hall de l’immeuble. Un immense miroir et les boîtes aux lettres en bois et cuivre, bien sûr. Une autre porte et là on accéde à l’escalier et à l’ascenseur. C’est sûrement dans cet ascenseur qu’elle a su que les valises s’ouvriraient pour elle, que le rêve devrait remplir la vie, parce que sinon ?

Existe-t-il encore de tels ascenseurs dans les immeubles parisiens ? Ce n’est pas un ascenseur, c’est un aspirateur de poésie, un lieu de science fiction, pour la petite fille, et même plus grande, elle se régalera de cet objet, elle en veut encore, elle voudrait y vivre.

C’est une cage en fer forgé noir dans laquelle il y a une boîte en bois et vitres. Tu ouvres la porte en fer forgé avec une clenche allongée, ça fait du bruit. Et tu pousses les deux battants de l’habitacle en bois. Il restera juste une petite fente d’air entre les deux battants, une fente que la petite fille scrute avec inquiétude. Et si ça s’ouvrait ? Car rien n’est tout à fait fermé sauf l’entourage en fer. Si l’ascenseur reprenait sa vie autonome, s’ouvrait, délivrait les passagers  dans les airs, dans le monde merveilleux d’où il vient, rempli d’oiseaux, de forêts, de jungle et d’éléphanteaux ?

Pendant que l’ascenseur s’élève, on voit toute la cage d’escalier autour qui s’élève aussi. Cela tourne presque la tête. Or donc tu bouges verticalement et tu le vois, tu vois tout autour, les murs grimper, les étages défiler, la pesanteur s’enfiler dans les airs comme dans un parapluie géant sous le vent. Ca donne encore plus le tournis quand un des enfants monte par l’escalier en même temps. Il te suffit d’un pas agile, monter les marches deux par deux, pour aller au même rythme que la cage de bois magique. Et là on rigole bien de voir l’un qui tourbillonne autour de l’ascenseur et l’autre immobile comme un pot de fleur dans la boîte rigolote, avec ses câbles noirs et souples au dessus, tous visibles, comme des fils de marionnettes suspendus dans le vide et qui s’articulent tout seuls.

C’est un temps où on voit tout et on ne sait rien. On vit d’inconscience et de découvertes en découvertes. On s’en couvre de la tête aux pieds et on s’y forge pour toute la vie.

C’est ainsi qu’à l’étage c’est la grand-mère qui ouvre. Tout craque sous les pieds, l’escalier et son tapis tout du long, le couloir, le plancher, tout marque les pas, comme pour prévenir de ce qui se vit. Et la petite fille entend tout cela, tout. La grand-mère qui ouvre est douce, elle a un accent quand elle parle, quelque chose d’exotique à nouveau. La musique de ses mots est particulière et elle roule les R, c’est chaud. Pourtant elle n’est pas du Sud du tout du tout puisqu’elle était québécoise. Elle a de longues mains frêles où les veines bleues se tissent et remplissent en courant vers les bras. La petite fille a peur et aime. Elle trouve que c’est toute la fragilité et la gentillesse de cette grand-mère qui court dedans. Cette dame est grande, trop grande par rapport à son mari, alors elle se courbe et se penche tout le temps, sur tout le monde, avec son sourire étincelant qui barre tout son visage en bas. Sa voix est douce, elle est calme, et avec les R qui roulent dedans on se sent tout emmitouflé.

Dans l’ascenseur le coeur bat, dans la voiture pour se garer le coeur bat. On est sur le territoire. Son père et sa mère sont heureux, ils ont toute la ville à lui montrer. Dans l’appartement tout est extraordinaire. Les photos en noir et blanc de la guerre du grand-père. Il est petit et rempli de muscles, resserré, et il est en même temps comme une peluche, comme un doudou pour la petite fille. Il est vif et drôle, il n’a plus besoin d’être autoritaire en diable, il a lâché et il ne reste  plus que toute sa bienveillance et son immense générosité.

La petite fille était une sauvage. Parfois elle se réfugiait vite en haut, dans sa chambre, quand ils venaient chez elle. Elle était envahie sur son territoire à elle, elle était inquiète. Il lui fallait rassembler ses esprits seule, puis descendre enfin en bas, prête à se laisser embrasser à satiété. Quand ils sont morts la petite fille était en pleine fin d’adolescence et toute jeune femme, elle essayait d’être par elle même, elle n’avait conscience de rien d’autre et tout allait très vite, à dix-sept ans elle vivait sa vie. Cela lui occupait 300% de son temps d’être elle-même et pas une autre et pas une copie et surtout pas ce qu’on attendait d’elle. Il fallait lutter sur tous les fronts, c’était sa guerre de 14 à elle. Les photos en couleurs en prime. Alors elle était loin et totalement absente quand ils sont morts.

Lui d’abord. Lui en forme, qui posait son képi au fond de la baignoire et allait le prendre avec ses dents, jusqu’à 70 ans, dit la légende. Sa femme l’a rejoint huit mois après, mais dans sa solitude , dans cet appartement du XVeme, la jeune femme n’a pas mis les pieds, et à peine un courrier sans doute. C’est qu’elle était débordée par sa jeunesse, son ivresse, sa désespérance, non elle n’avait pas conscience qu’il aurait fallu courir chez cette grand-mère et l’écouter jours et nuits.

C’est comme cela qu’aujourd’hui elle s’arrête auprès de tous les p’tits vieux sur les bancs pour les faire causer et mettre des billes dans leurs yeux. C’est comme ça qu’elle écrit à ses amies qui ont plus de 80 ans, famille ou pas, elle leur colle des fleurs sur du carton découpé, elle n’a jamais eu peur du ridicule et ses amies adorent ça. Aujourd’hui elle a juste peur de vieillir comme un vieux sac oublié dans une gare, sans destination, sans passagers.

Ce matin je me suis réveillée et sur l’oreiller c’est l’ascenseur qui m’attendait, avec sa porte lourde en fer forgé noir et ses deux battants de bois qui claquaient avant de se faire face. Juste le souffle d’air entre eux deux quand la machine grimpe. On a tourné pour trouver de la place. On est arrivés.

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septembre 22, 2010

Gouttes de nuit tombante

Je suis restée à regarder le soleil se coucher longtemps. Immobile je voulais voir chaque couleur se fondre dans la nuit. Et aussi la tache bleue de la piscine du voisin au travers des arbres. Et aussi les lampadaires oranges au pied des petites maisons. Longtemps. Silencieusement. Assise cachée derrière des plantes avec les deux chats attentifs. De l’autre côté, à l’Est, la lune orangée se levait avec un halo de lumière blafarde autour d’elle. Son petit air triste à la Chaplin et sa bouille ronde qui blanchissait. Je viens d’effacer, par erreur,  toutes les photos prises. Je savais bien que ce moment était à part, qu’il fallait ouvrir les yeux jusqu’aux oreilles pour en capter chaque goutte  car qu’il ne reviendrait plus.

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