Posts tagged ‘famille’

mars 10, 2011

Un arbre, des fleurs

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Je sais ce qui me plait dans la vie, ce qui me fait avancer, ce qui est comme un moteur.

C’est entrer en contact avec les personnes. Spécialement la première phase est un délice pour moi. La rencontre première, les premiers moments. Je crois qu’il y a de l’amour là dedans, autant que pour un rendez-vous galant. D’ailleurs c’est galant, ce joli mot non ? C’est une galanterie que d’aller vers l’autre et pousser la porte du soi.

C’est cela, c’est à chaque fois ouvrir une échappée intime, intérieure. Ce qui se passe dans chaque nouveau contact est quelque chose qui me passionne, qui m’énivre. Je suis emparée. Parée de nos atours, de nos tours, de ce qu’on ne voit pas, de se qui s’élève dans les airs, soulève la terre sous mes pieds. Le monde change à chaque rencontre. Un autre être, encore un humain dont je ne savais rien il y a quelques heures. C’est une joie.

C’est parfois un tel émoi que j’ai besoin de plusieurs heures ensuite pour m’en remettre et me remettre dans ma peau. Mais cette peau doit se réajuster, celle d’avant la rencontre est trop étroite, il faut se tisser, recoudre, réaménager la place pour que je me retrouve en moi avec toi, avec lui, avec eux.

C’est seulement maintenant, cinquante ans après, que je peux mieux comprendre ma timidité de petite fille. J’étais dans une coquille et un cocon. Je ressentais sans doute de manière si forte chaque nouvel élément tentant de se mêler à mon univers que cela me faisait mal physiquement. Je le ressens toujours mais je commence à connaître cette musique. Petite, plus on m’aimait, plus je fuyais durant les premières heures, je cherchais un refuge où me concentrer et rassembler mes forces, me garder. Puis je pouvais être avec les autres, mes grands parents par exemple, et capter leurs affects, leur renvoyer mes sentiments sans me sentir happée.De ces premières expériences est né mon besoin absolu de solitude. Dans la solitude je réajuste mes peaux, je cale mes énergies, mes ressentis, mes priorités, je respire à mon rythme, pour pouvoir encore et encore m’ouvrir au monde et lui donner en pleine conscience, chaque pore ouverte et frémissante.

Aujourd’hui je sais à quel point j’aime cette danse de la rencontre. Je me sens enrobée, parcourue de transes aquatiques. Je me sens comme la fleur de cerisier qui s’ouvre au soleil. Je suis l’arbre et chaque être vivant ( à deux pattes ou à quatre, à un bec, une bouche, un pistil, des feuilles, des griffes ou une carapace…) auquel je m’adresse, vers lequel je me pose, est une fleur de plus sur mes branches.

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février 2, 2011

Chat-souris-crêpes

Mon père faisait des crêpes avec sa belle-mère. Troublé il s’est trompé en déclarant ma date de naissance à la Mairie. Il a fallu y retourner et rectifier. Mais le sort en était jeté, je n’étais ni d’aujourd’hui ni d’hier, je serais de demain, là où personne n’a rien à signaler, incognito pour perpétrer mes forfaits. Masquée, à l’aveuglette, un peu par ci, un peu par là, n’ayant de cesse de semer mes traces et de jouer et au chat et à la souris. Mais ne sommes-nous pas un peu des deux à la fois ?

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décembre 11, 2010

L’enthousiasme

Enthousiasme ?

Mon Robert de poche me dit : Etat d’inspiration exaltée. Emotion vive et joyeuse.

Dans le Mille Robert. Tu m’épates, faute de m’enthousiasmer. Oui, je vais quand même pas m’exalter pour toi à 7h28 ce matin alors que mon plateau de ti dej n’attend que moi, hein ?

Mais ça colle, ça colle avec ce que je pensais.

Je m’enthousiasme facilement. C’est ma nature. Cela dure une heure, un jour, une semaine, un mois. Mais je pars au quart de tour. C’est une joie d’enfant, un moteur, une déraison sans laquelle je ne saurais vivre. Et c’est un problème quand l’enthousiasme redescend sur terre, évidemment.

Car je ne perçois la vie que par ce biais de l’enthousiasme. Ce n’est qu’ainsi que je la trouve supportable. C’est donc comme un outil, une petite pilule que j’avale plusieurs fois dans la journée.

C’est ma dose, ma came. Quand je ne l’ai plus je deviens cynique, et la vie se montre telle qu’elle est c’est à dire cruelle et moche, et ça elle sait faire rudement, tout le temps. La vie n’a pas besoin de se shooter à quoi que ce soit pour t’en faire voir, spécialement quand tu ne t’y attends plus. Une garce.

La maîtriser ? Warrrffff ! La maquiller. D’enthousiasme. L’amour est une des belles drogues de la vie, mais il en faut d’autres. Bien sûr rien ne shoote autant qu’être amoureux. Question d’endomorphine et tout le tsoin, tsoin, que les scientifiques nous ont mis sous le nez. Quatre années de came garantie,  c’est prouvé par les hormones. Good. Mais moi j’en veux d’autres des enthousiasmes, parce que l’amour il est sûr par moments mais il n’est pas fiable sur la longueur, je le sais. Et il te prend la peau. Tout nu sous la lune t’as interêt à te trouver de quoi t’enthousiasmer encore, sinon c’est du frisquet la vie. Gla gla l’enthousiasmé congelé.

L’amour on sait comment ça fait quand il te glace, mais l’enthousiasme, celui du quotidien, quand il retombe,  comment ça se passe ? Tu fais quoi? Le petit, le moyen enthousiasme celui qui me fait tenir la tête, grand sourire, joie au coeur, lever le matin, trépigner d’envie ? Ben je vais te dire, là je vis une retombée d’enthousiasme pour un truc, petit, mais un beau projet  . Qui se transforme pour moi en un truc intéressant mais juste « intéressant » , voyez-vous. Je ne suis plus zinzin. J’ai compris quelques bases, je suis sortie de ma précipitation, de mon élan primaire. J’ai vu des limites là où je fonçais comme une enthousiaste aveugle. Et je suis contente. Calme tout à coup. Plus légère, finalement. Moins accrochée, et du coup je m’ouvre vers autre chose alors que ce projet m’a pris 50% de mon énergie depuis une semaine. Le soufflé retombe mais, passé un peu de déception et colère, je vais finalement mieux que quand j’avalais ma came comme une sauvage.

L’enthousiasme, c’est formidable. Cette joie d’enfant qui est contagieuse, autour de moi les gens en ont besoin. L’enthousiasme qui se calme, c’est bien aussi ? Ou bien je vais sauter sur autre chose pour me faire vivre un peu, et …comment y dit Roberto….être inspirée et exaltée ?

Ben oui. Je crois que oui.

L’enthousiasme est inguérissable ? Je le tiens de ma mère, d’un grand-père, de plein d’autres derrière, et de elle et de ci et çà…etc….Ma mère c’est sûr, était une vétérante du truc. Il a fallu qu’elle perde la tête pour que la vie la bouffe toute crue. En quelques années tout le malheur de la terre sur son corps décharné et tout ce qu’elle détestait, lui est tombé dessus : le collectif, la privation de liberté, entre autres. Comme si la vie, chien dressé comme un molosse,  se vengeait d’un coup sur toutes ces années passées à se shooter d’enthousiasme. La vie reprenait sa part perdue de cruauté, sans pitié.

Bon alors, oui, euh, oui, j’ai encore besoin de mon enthousiasme, même pour peu, même s’il monte et baisse comme un yoyo. J’ai besoin.

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décembre 4, 2010

Original

Je le suis levée ce matin en me disant qu’une des choses essentielles dans la vie c’est l’originalité.

On m’a persuadée, petite, que j’étais originale, pas pareille, différente. Et je réalise chaque jour à quel point c’est un cadeau. C’est vraiment la chose la plus importante à dire à un enfant. Qu’il est unique, bien sûr, mais que son but dans la vie n’est pas de se fondre dans la foule, d’être discret et transparent.

Croire en l’originalité d’un enfant, l’aider à la révéler, à la faire grandir, même si cela ne dure que ses premières années, même si la société va en bouffer un gros bout, même si pendant un temps il faudra se couler un peu dans le moule parce que sinon c’est trop douloureux, ou bien on rate des étapes, je ne sais pas, pas sûr. En tout cas, cela reste, toute la vie.

Soit original,mon petit,  dis-le un jour, bats toi contre la conformité, ne perds pas courage, mon grand, ce ne sera pas toujours simple. Tu te sentiras vraiment bien seulement avec ceux de ton espèce, ils seront rares. Les autres aimeront te côtoyer parce que tu leur fais du bien, diront-ils, et souvent cela t’agacera profondément.

Les parents qui affirment cela courent aussi un risque, comme l’ont vécu les miens : celui de voir leurs enfants partir très tôt et les rejeter à un moment. Cela fait partie du deal. Sois toi, et sans doute tu ne voudras guère me ressembler ni me coller aux basques.

J’ai eu, moi,  la chance, j’en suis consciente,  d’emmagasiner un maximum de bases saines et utiles pour savoir-être et vivre à minima dans une société. Voilà donc une tâche à multi-risques et responsabilités, pour les parents et tous les tuteurs qu’un enfant glane sur sa route ( je crois beaucoup aux adultes « passeurs », essentiels, hors de la famille ). Donner aux enfants toutes les bases pour ne pas chuter inconsciemment et avoir des billes pour naviguer très tôt matelot. Et leur offrir les voiles en plus de la coque : Tu es différent, ne cherche à ressembler à personne, le vent t’appartiendra.

Tu tomberas vite du nid. Impatient, volatile. A pic et coeur et perd et gagne. Mais sois. Original. Envers et contre tout et tous. Toi.

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novembre 16, 2010

L’ascenseur

La petite fille serre fort la main de ses parents. Elle va rue Henri Duchêne, un des premiers nom de rue qu’elle retiendra, Paris XVeme.  Sur la plaque bleue est noté qui était ce monsieur, je ne sais plus, je n’ai plus besoin.

L’immeuble de ses grands-parents et une de ces bâtisses en pierre de taille où le nom de l’architecte est gravé dans la pierre. Plein de voitures garées dans la rue, il faut tourner pour trouver une place, ils connaissent les petites rues adjacentes, les bons endroits, mais il faut tourner et chercher, cela laisse le temps au coeur de battre plus fort. On est presque arrivés.

On a laissé la Normandie sans racines et pleine de pluies, mais qui se remplira d’amis sûrs, autant pour elle que pour ses parents, bien plus que l’affreux Lyon des années 60 où elle a juste vu le jour. Un hasard, ils auraient pu habiter Toulouse, Versailles où est né son père, où Lille.  Rouen aussi c’est un hasard, une ville qui s’industrialise de plus en plus à cette époque, une mine d’or pour les cadres d’entreprise.

Mais à Paris le coeur bat, l’histoire de leur vies, de leurs familles, aux deux parents, s’est scellée, sur plusieurs générations. Rue Henri Duchêne, la petite fille qui arrive aux mollets des adultes, trouve déjà le voyage exotique. Il y a une première porte en fer forgé pour accéder au hall de l’immeuble. Un immense miroir et les boîtes aux lettres en bois et cuivre, bien sûr. Une autre porte et là on accéde à l’escalier et à l’ascenseur. C’est sûrement dans cet ascenseur qu’elle a su que les valises s’ouvriraient pour elle, que le rêve devrait remplir la vie, parce que sinon ?

Existe-t-il encore de tels ascenseurs dans les immeubles parisiens ? Ce n’est pas un ascenseur, c’est un aspirateur de poésie, un lieu de science fiction, pour la petite fille, et même plus grande, elle se régalera de cet objet, elle en veut encore, elle voudrait y vivre.

C’est une cage en fer forgé noir dans laquelle il y a une boîte en bois et vitres. Tu ouvres la porte en fer forgé avec une clenche allongée, ça fait du bruit. Et tu pousses les deux battants de l’habitacle en bois. Il restera juste une petite fente d’air entre les deux battants, une fente que la petite fille scrute avec inquiétude. Et si ça s’ouvrait ? Car rien n’est tout à fait fermé sauf l’entourage en fer. Si l’ascenseur reprenait sa vie autonome, s’ouvrait, délivrait les passagers  dans les airs, dans le monde merveilleux d’où il vient, rempli d’oiseaux, de forêts, de jungle et d’éléphanteaux ?

Pendant que l’ascenseur s’élève, on voit toute la cage d’escalier autour qui s’élève aussi. Cela tourne presque la tête. Or donc tu bouges verticalement et tu le vois, tu vois tout autour, les murs grimper, les étages défiler, la pesanteur s’enfiler dans les airs comme dans un parapluie géant sous le vent. Ca donne encore plus le tournis quand un des enfants monte par l’escalier en même temps. Il te suffit d’un pas agile, monter les marches deux par deux, pour aller au même rythme que la cage de bois magique. Et là on rigole bien de voir l’un qui tourbillonne autour de l’ascenseur et l’autre immobile comme un pot de fleur dans la boîte rigolote, avec ses câbles noirs et souples au dessus, tous visibles, comme des fils de marionnettes suspendus dans le vide et qui s’articulent tout seuls.

C’est un temps où on voit tout et on ne sait rien. On vit d’inconscience et de découvertes en découvertes. On s’en couvre de la tête aux pieds et on s’y forge pour toute la vie.

C’est ainsi qu’à l’étage c’est la grand-mère qui ouvre. Tout craque sous les pieds, l’escalier et son tapis tout du long, le couloir, le plancher, tout marque les pas, comme pour prévenir de ce qui se vit. Et la petite fille entend tout cela, tout. La grand-mère qui ouvre est douce, elle a un accent quand elle parle, quelque chose d’exotique à nouveau. La musique de ses mots est particulière et elle roule les R, c’est chaud. Pourtant elle n’est pas du Sud du tout du tout puisqu’elle était québécoise. Elle a de longues mains frêles où les veines bleues se tissent et remplissent en courant vers les bras. La petite fille a peur et aime. Elle trouve que c’est toute la fragilité et la gentillesse de cette grand-mère qui court dedans. Cette dame est grande, trop grande par rapport à son mari, alors elle se courbe et se penche tout le temps, sur tout le monde, avec son sourire étincelant qui barre tout son visage en bas. Sa voix est douce, elle est calme, et avec les R qui roulent dedans on se sent tout emmitouflé.

Dans l’ascenseur le coeur bat, dans la voiture pour se garer le coeur bat. On est sur le territoire. Son père et sa mère sont heureux, ils ont toute la ville à lui montrer. Dans l’appartement tout est extraordinaire. Les photos en noir et blanc de la guerre du grand-père. Il est petit et rempli de muscles, resserré, et il est en même temps comme une peluche, comme un doudou pour la petite fille. Il est vif et drôle, il n’a plus besoin d’être autoritaire en diable, il a lâché et il ne reste  plus que toute sa bienveillance et son immense générosité.

La petite fille était une sauvage. Parfois elle se réfugiait vite en haut, dans sa chambre, quand ils venaient chez elle. Elle était envahie sur son territoire à elle, elle était inquiète. Il lui fallait rassembler ses esprits seule, puis descendre enfin en bas, prête à se laisser embrasser à satiété. Quand ils sont morts la petite fille était en pleine fin d’adolescence et toute jeune femme, elle essayait d’être par elle même, elle n’avait conscience de rien d’autre et tout allait très vite, à dix-sept ans elle vivait sa vie. Cela lui occupait 300% de son temps d’être elle-même et pas une autre et pas une copie et surtout pas ce qu’on attendait d’elle. Il fallait lutter sur tous les fronts, c’était sa guerre de 14 à elle. Les photos en couleurs en prime. Alors elle était loin et totalement absente quand ils sont morts.

Lui d’abord. Lui en forme, qui posait son képi au fond de la baignoire et allait le prendre avec ses dents, jusqu’à 70 ans, dit la légende. Sa femme l’a rejoint huit mois après, mais dans sa solitude , dans cet appartement du XVeme, la jeune femme n’a pas mis les pieds, et à peine un courrier sans doute. C’est qu’elle était débordée par sa jeunesse, son ivresse, sa désespérance, non elle n’avait pas conscience qu’il aurait fallu courir chez cette grand-mère et l’écouter jours et nuits.

C’est comme cela qu’aujourd’hui elle s’arrête auprès de tous les p’tits vieux sur les bancs pour les faire causer et mettre des billes dans leurs yeux. C’est comme ça qu’elle écrit à ses amies qui ont plus de 80 ans, famille ou pas, elle leur colle des fleurs sur du carton découpé, elle n’a jamais eu peur du ridicule et ses amies adorent ça. Aujourd’hui elle a juste peur de vieillir comme un vieux sac oublié dans une gare, sans destination, sans passagers.

Ce matin je me suis réveillée et sur l’oreiller c’est l’ascenseur qui m’attendait, avec sa porte lourde en fer forgé noir et ses deux battants de bois qui claquaient avant de se faire face. Juste le souffle d’air entre eux deux quand la machine grimpe. On a tourné pour trouver de la place. On est arrivés.

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novembre 8, 2010

Trois ans après

Je commence à pouvoir penser à ma mère dans ses joyeux moments de vieillesse, enfin avant l’enfermement, bien sûr.  C’est à dire avant ses 79 ans. C’est comme si elle me faisait signe qu’il faut que j’ouvre un peu ma boîte à souvenirs et que, maintenant, elle et moi on va pouvoir laisser un peu l’horreur de côté.

Il n’y a rien de pire que de subir l’enfermement de quelqu’un que tu aimes et qui ne veut pas être là où il est, entouré de vieillards, par ex. C’est un de ces trucs épouvantables dans notre société non civilisée pour trois sous, d’enfermer les vieux tous aux mêmes endroits. J’écoutais l’autre jour une émission qui disait que ces institutions horribles sont déjà dépassées dans certains pays. Pourquoi faut-il que l’être humain soit si con, prenne autant de temps, de générations, pour abolir des systèmes, les faire évoluer vers du mieux, du mieux pensé, mieux adapté ? Il faut des lustres , des malveillances , des tonnes de  maltraitances, des inepties, des calvaires à la pelle… Il faut, encore et encore, pour que quelque chose change. Tous ces lieux où sont rassemblés les exclus de la société sont des lieux infâmes. Handicapés regroupés, vieux à la chaîne dans de splendides maisons de retraites, retraites mon cul oui ! Et puis, bien sûr, le Pompon aux prisons. L’apocalypse sur terre. L’état d’avancement d’une société se mesure à l’état de ses prisons, nous dit Badinter l’infatigable.

Il faut le voir pour le croire. C’est sans doute cela. Et encore. Certaines familles ne voient rien, ne veulent rien voir. Et je confirme, c’est beaucoup plus simple de faire sa petite visite de courtoise à mamie ou maman quand tu ne vois pas trop. Passe une journée, passe des heures, mange à sa table, bave avec les autres, observe la douche, regarde la partir dans la salle de bains entre deux aide soignantes, incruste-toi à l’heure des lits à changer, traîne dans les couloirs, discute avec le personnel, avec compassion et écoute. Et vois.

Alors évidemment, après , ben ta vie n’est plus pareille. Chez moi on cumule, on a vu l’intérieur de plusieurs institutions qui enferment : prisons, hôpitaux psychiatriques, centres pour handicapés ou pour vieux..que ce soit pour des raisons personnelles ou professionnelles, on sait ce qui s’y passe. (Et d’ailleurs l’hôpital tout court a son lot terrifiant aussi, crois-moi.)

Alors bref, oui un jour le calvaire de ma mère a cessé, ce fut un soulagement. Ne plus avoir ses parents est un grand pas, une marche immense, un pouvoir sur la vie qui te pogne jusqu’aux dents. Plus rien n’est pareil. Je l’ai déjà dit, je le redis, c’est une chance. Une ouverture, un tournant à prendre. Of course, je te souhaite de vivre cela dans la chaleur d’une jolie famille. Moi la famille c’est pas mon truc, tu le sais. C’est la structure infernale la plus pathogène que je connaisse. La course aux non-dits et au bien-pensant. La foire d’embrouille. Alors Oh Patatras, les degâts dans la fratrie, le grand tralala. Ah tout ce qu’on ne s’était pas dit et qui sort en actes. Oh le joyeux Notaire qui se frotte les mains, trois années après va-t-on enfin se le répartir ce patrimoine ? Et celui qui a eu le moins d’amour veut le plus de pesos, de pépèttes, de meubles, de murs, de billets, de vue sur la mer, de tout, pour lui, enfin, le fils mal aimé. Oh la belle embrouille !

Alors ouf ? Un jour pouvoir penser à ceux qu’on aimait juste tels qu’on les aimait, en oubliant les désespoirs, la souffrance sans fond, l’abandon, les erreurs, les grands grands malheurs ?

Penser à eux juste quand la vie les aimait aussi. Comme ils étaient drôles et bons, comme c’était doux et on ne savait rien de ce qui serait. Juste effacer la mémoire trop tranchée. Pagayer dans les sourires, boire des jus roses et bleus.

Se remplir et ne plus se vider. Laisser respirer les écorchures. Trouver pour soi un autre corps, une autre armure. Laisser l’amour faire son deuil. Oublier. Oublier ce qui ne fait que creuser ta tombe et en plus tu ne ferais que la regarder, pas capable de t’y pencher.

Alors oublier puisque tout a circulé en moi dans tous les recoins. D’une seule pièce de traces indélébiles, je suis faite, je vis. Il faudra trouver un chemin.

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octobre 25, 2010

Rêve de castor

La photo est comme ça, avec ce vieux rose là. De l’autre côté il y a ma grand-mère paternelle sur un poney, un ranch avec véranda derrière, l’arrière-grand père, Alfred, sur le côté.  (C’est dingue comme mon frère lui ressemble !) .Petit, roublard, moustache, mort à New York dans des circonstances de moi inconnues. Qu’il vaut peut être mieux ne pas connaître ? Laissant sa famille, et sa tripotée de filles, au Québec, avec sa femme Gabrielle ?

Au bord des grands lacs alors, tu développeras cette photo. 120 années plus tard une femme dont tu ne peux pas soupçonner l’existence, la gardera précieusement, l’emmenant partout où elle habite.

Mon père rêvait d’aller s’installer en Amérique du Nord. Il aurait tant aimé, disait ma mère, regrettant de lui avoir un peu coupé l’herbe sous le pied.

Tant aimé rejoindre le pays de sa mère.  Fille de la tripotée, elle avait dû se marier avec son cousin français. Et toute sa vie de penser à ses sept soeurs et à son pays laissé derrière.

Un jour au bord des grands lacs j’irai à Bay City, une horrible ville industrielle aujourd’hui. Je fermerai les yeux, je chercherai ce bâtiment rose, celui de la photo. Plus loin dans les étangs, je me ferai castor, à l’embouchure d’une rivière. Les lacs sont grands comme une mer. Porté par les courants je nagerai sur le dos,  le ventre gavé de poissons frais. Chercher du bois, creuser son nid, sortir la nuit loin des hommes. La belle vie pour une vie.

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août 2, 2010

La sécurité ?

En 2001 j’avais tout ce qui me fallait. J’étais au top de moi-même, on pourrait dire. En prime de l’essentiel amour, j’avais deux boulots parfaits. Je m’amusais bien, j’apprenais sans trop croiser des cinglés, juste ce qu’il faut car il faut bien des chefs -qui-aiment-le-pouvoir, à ce qu’il parait.

J’allais d’une petite ville à une autre petite ville répandre ma bonne volonté tout en ne croisant que campagnes et rivières sur ma route. Pour couronner mon tout, je terminais deux ans de recherche universitaire. Je soutenais un Master face à des profs en or qui me sur-notaient car c’est comme cela les études à la quarantaine on est quasi entre collègues, entre adultes, on s’aime un peu tout de même. Vraiment, disons le. Cet aboutissement en était un de taille. Un très long cheminement, un choix, une preuve, une revanche. Une joie.

Et puis la fin de l’été a commencé à être un début de catastrophe. Mon 11 septembre à moi avant l’heure, juste un défaut de timing, moi c’était vers le 27 aout 2001. Tu vois, presque. Je ne vais pas raconter là. Trop long. Mais c’est à ce moment là que ma mère a été mise de force, par mon frère,  dans une maison de vieux et que la dégringolade de sa démence a pris le dessus. Normal. Je te mets là où elle s’est retrouvée et tu plonges direct, tu deviens dingue de dingue, raide.

Juste trois semaines après, les tours s’effondrent et moi je passe ma soutenance. Est-ce à cause de.. quoi je ne sais, de tout cela à la fois ? Mais voilà que je m’amuse à penser qu’il me faudrait peut être maintenant un boulot fixe. Une idée saugrenue qui jamais dans ma vie ne m’était venue. J’en avais déjà eu des boulots fixes et donc stables et le but avait été de les quitter le plus rapidement possible. Parce que, franchement, quel interêt ?  Je n’ai pas fait de gosses aussi pour cela, pour voguer à ma guise sans boulet au pied. Pour n’être obligée de rien matériellement, de ma petite personne égoïstement vivre. Point. Et qui aime suive, bien.

Non mais là, je m’ennuyais peut être à ranger mes fatras de cours de fac, je cherchais à me prouver encore quelque chose ? Je me suis mise dans l’idée de passer un concours. Je n’avais aucune idée de ce que je faisais. Je travaillais avec des collectivités territoriales, conseil généraux, mairies et compagnie, avec des gens très sympas qui me donnaient envie. J’ai donc révisé, très sérieusement et passé cette chose à l’écrit puis à l’oral. Je n’ai jamais fait un truc aussi débile. Ecrits : sujets débiles, enfin surtout dans ce cadre là. Je savais ce qu’il fallait ne pas mettre. C’était le degré zéro de l’intelligence. Un jeu. Puis à l’oral c’était le face à face avec des sadiques qui cherchent à te mettre mal à l’aise, te piéger, te faire passer pour une m…..Un monde à part. Le summum de la bêtise et de la méchanceté, de l’arrogance et de la prétention.

Comme une con j’ai eu ce concours. Je suis vraiment une bonne comédienne mais j’avais plutôt honte de m’être abaissée à ce point. Puis un an plus tard j’ai pris un poste de fonctionnaire quelque part. Ce concours m’offrait la possibilité d’être « chef » de quelque chose. Je voulais voir ? Je voulais gagner du fric années après années et ne plus être funambule ? Une de mes amies m’a demandé si j’étais folle. J’étais surtout inconsciente. J’ai appris beaucoup et beaucoup stressé. J’ai découvert un univers de malades. Avec des personnes qui crèvent de leur boulot, d’autres qui emmerdent le monde jusqu’à la retraite car ce sera tout ce qui leur restera. Des gens formidables aussi, mais en  minorité. Bien sûr, tu imagines la suite, je me suis barrée fissa au bout de trois ans. J’ai pris « une dispo » comme on dit. J’ai droit à dix années de réflexion, j’en ai fait cinq. Chaque été je refais ma lettre de prolongation de ma liberté. C’est toujours un moment-clé. Où je souris et poste en recommandé cette foutue liberté, mon risque, ma fierté. Et un jour il faudra tirer le trait définitif. Plus de filet. Assumer.

J’ai perdu beaucoup de moi dans cette histoire, je commence tout juste à récupérer et heureusement ma mère est morte pour arrêter les frais de  ce désastre, de cette fuite vers le fantôme de la sécurité.

La sécurité ? Bien sûr quand tes tours s’effondrent, tu es tenté. Tu marches à côté de tes pompes alors tu aurais comme un besoin de cadrer la catastrophe ? Mais le besoin de sécurité dans ta vie professionnelle c’est le début de ta fin en soi. C’est la peur à tes côtés, c’est le goutte à goutte poisonneux qui s’infiltre. Tu lâches tes biens précieux, ceux de ta créativité, ceux de l’amour d’exister sans peurs, ceux du gai vivre, ceux du droit-dans-les-bottes de toi.

Non. La sécurité c’est quand vraiment tu vas trop mal et que tu ne peux plus faire autrement. D’ailleurs tu n’en n’as guère conscience sur le moment. Tu te plantes une  flûte au bec pour charmer tes serpents, tu crois que c’est pour du bien. Tu mens. Un jour folie reprend. Toi. Vraiment. Dedans. Laisse. Ecoute. Prends. Va, vers toi, va . Tant.

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juillet 18, 2010

Loin du corps

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Un jour partir et trouver la force de le faire le coeur ouvert. C’est mon plus grand désir. Mon défi.

J’ai vu la mort qui prend le temps et se délecte faisant de toi un pantin maltraité, un objet d’indignité de vivre. Je voudrais tant rester actrice de mon esprit et qu’il amène mon corps par là où il fait sens. Partir c’est le corps qui n’en peut plus un jour se coucher et aller voir ailleurs comme il l’a dit ce bel acteur qui a terminé sa lutte. Parce que la douleur te prend tout. Alors partir ailleurs. Dans l’amour d’avoir été. Dans l’amour de la vie et de l’humanité. Glisser dans le silence, non, vous êtes si bavards ensuite. Non, sortir de sa peau, tout simplement. Se débarrasser d’un corps impuissant et gênant et continuer sa route. Continuer. Dans la poussière de l’univers des atomes rayonnants, ceux qui ont gardé leur désir intact, leur beauté illumine la nuit et le jour. Poussières de nous, câlines, mains de géants viennent bercer, consoler notre inaptitude, tout donner. Tout donner car ils n’ont plus rien à perdre. Ils ont acquis la liberté. Celle de voir, de transcender, libérés des possessions, riches comme Crésus ils sont. Offrir des messages, partir en voie haute, nuages roses à l’horizon, détachés, plus de prison.

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juin 19, 2010

Mediterranée

Elle est partie en bateau hier, l’amie.

Je lui ai parlé alors qu’elle quittait le port.

La mer était facile, plate, le soleil prêt. Le grand décor.

Je lui ai souhaité Bon voyage et tout en parlant j’y étais.

Je savais les remous sous l’énorme coque. Et le coeur qui s’emballe en quittant la terre.

Le voyage est long, on a le temps de se déshabituer. On se voit partir pour toujours. On s’imagine.

La mer entoure toute pensée et le bruit des machines est une berceuse. J’aimais dormir sur le pont cahotante. Il me semblait franchir des siècles. Et ne plus résister.

Hier au téléphone sont revenues les sentiments puissants qui n’ont rien perdu simplement je les cache pour ne pas être blessée. J’ai raccroché et je n’ai pas voulu pleurer. J’étais heureuse pour elle, je savais l’arrivée face au golfe où ma mère est née. Je savais l’avenue remplie de palmiers et le soleil dans sa bienfaisance qui l’attendrait et elle tout sourire, libérée.

Je n’ai gardé que cette idée et reposé le téléphone alors que je venais d’entendre les hauts-parleurs du paquebot dans son dos. Garder serré les images en tête et toutes ces années. Allongée sur le pont dans mon duvet, un air bien frais dans les cheveux, pour toujours.

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juin 13, 2010

Qu’est ce que j’ai ?

Mais qu’est ce que j’ai ?

Hier sur la place de la Mairie de ma petite ville je tombe sur la brigade des pompiers toute rassemblée. En rang, en groupes. Leurs camions posés plus loin. Leur fanfare face à la troupe. Et Hop tsoin tsoin. Oui, je l’avais lu. Une journée de parade, de démonstrations, de portes ouvertes à la caserne.

Moi je passe par hasard. Je m’arrête. Je les vois de loin. Tous rangés, simplement, 70, pas plus. Et la fanfare qui fanfaronne tsoin tsoin. Et moi qu’est ce que j’ai ?

Je suis troublée. Je suis serrée dans mon coeur, émotionnée. Quoi ? Tu aimes les parades, les fanfares tsoin tsoin ? Quoi ? Pourquoi ces hommes au pas, rangés dans leurs habits et sous leurs képis, ça t’émeut ? Mais qu’est ce tu as ?

Je suis un peu loin, au soleil. Incertaine de ce que je ressens. Mais…Je souris, comme si cela venait de loin. Incontrôlable. Je m’approche. De côté puis derrière eux. Chemises bleues, costumes du feu, femmes et hommes, jeunes et vieux. La fanfare les fait sourire. Rien de trop formel, de la belle humeur et de la retenue.

Un joli brun comme je les aime. Simple et souriant avec son appareil photo va et vient. Je lui parle, je lui demande car je n’étais pas sûre de ces chemises bleues. Les officiers. Ah ? Les officiers. J’ai envie de pleurer. De pleurer de loin. De lointain. Je suis emportée par une autre vie, d’autres hommes, des armées, des guerres, des vaillants peut être, des combattants, des qui sont là. Etaient.

Qu’est ce que tu as ? Le képi de grand-père sur la cheminée ? Ses photos de militaire ? Ses années de prof  français-latin-grec à St Cyr ? Ses potes dans les tranchées de 14-18 ? Cette incroyable photo de son bureau en bois, petite table d’officier dans les mêmes tranchées, d’où il écrivait à sa fiancée québécoise ?

Qu’est ce que tu as ? Qu’avaient-elles en commun tes deux morceaux de famille, celle du Nord et celle du Sud ? Oui, je sais. Un sens de l’honneur et de la responsabilité. Un sens absolu de l’engagement.

Qu’est ce que j’ai ? Derrière moi. De tout. De cela. Des hommes au combat, des saluts, des solidarités qui me font pleurer, en dehors de tout raisonnement intellectuel, de toute opinion quelle qu’elle soit. Sur la place je suis là, sentant loin d’autres voix. D’autres époques. Et la vibration de ce torrent de l’être. Je suis sans voix. Je cherche des yeux ce qui n’y est pas.

Je repars sans repartir. Je ne comprends pas. Mais je sais que ne veux plus retenir tout ce que je ressens en moi.

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juin 8, 2010

Une incroyable tante

Je reçois un courrier de ma tante chérie et ce courrier n’est pas comme les autres. Il est moins bluesy, il y a même les mots première fois car la santé va mieux et elle m’envoie une carte de Montmartre, belle photo noir et blanc.

Cette femme est mon Paris à elle toute seule. Le quartier de mon enfance,écrit-elle au dos de la carte. Cette grande femme brune était celle des boîtes de Jazz de Boris Vian, un genre de Juliette Gréco mais bien plus jolie, je vous le dis.

Et nature. Grande fumeuse, taille de guêpe, accent parigot qui monte aux aïgus quand ça l’enchante. J’étais fascinée. Maquillage, rouge de chez rouge, et eye-liner de déesse égyptienne. Une salle de bains rose et noire pleine de petits placards et tiroirs avec des tonnes de choses inconnues chez moi. On fouillait et elle te donnait ce que tu voulais.

Dans l’appartement parisien face à Montparnasse, un lourd miroir , allant du sol au plafond, glissait pour dévoiler une immense penderie cachée derrière. Des frous-frous, des trucs de femme de bas  en haut, des odeurs suaves , des parfums, des trésors pour l’enfant que j’étais.

Tout chez eux me plaisait, m’éblouissait. Je ne sais où mon oncle avait trouvé sa Juliette, mais je comprends qu’il ait laissé en plan toutes ses fiancées, les promises de l’adolescence qui pleurent encore sur l’île de beauté. Sa beauté à elle fut entière, intacte jusqu’aux quatre-vingts ans. Après, il faut vivre sans lui, le blues reprend ces derniers temps.  La dame en noir  se pare moins de rouge, néanmoins elle avait une classe d’enfer aux funérailles,  la voilette sur le nez, les yeux noyés dans le mascara. Et elle me dit qu’elle peut maintenant re-écouter son jazz à elle, que lui n’aimait pas. Une tante qui s’était offert le dernier Clapton à soixante-dix ans, ça s’impose là.

Elle fut pour moi ce goût d’interdit et ce goût de féminité exquise dont je me gavais galopant, inconsciente,  dans le Paname de mes vingt ans.

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mai 28, 2010

L’esquif de le dire

Ma soeur n’était pas ma soeur. D’ailleurs je me suis toujours demandé si j’étais bien de leur famille.

Petite fille de huit ans je me souviens très bien m’être sérieusement posé la question en me regardant dans le miroir de l’ascenseur de cet immeuble neuf où nous allions vivre.

Ces miroirs dans les ascenseurs…

Nous avions quitté cette maison et mon jardin-refuge. Arrivée là à deux ans, c’est ce jardin qui m’a faite. Fait pour moi, j’étais la seule à y régner.  C’est lui qui m’a appris à assurer la marche, mon pas, à courir, à me rouler dans l’herbe et me nicher dedans. Le quitter fut mon premier grand chagrin de vivre. Les deux autres, adolescents, étaient déjà loin, aussi loin que possible des parents, et la nature n’a jamais été leur truc.

Nous sommes radicalement différents et nous ne sommes pas de la même famille. Je pense qu’il y a des enfants O.V.N.I. Ils ont atterri là , cela aurait pu se faire tout à fait ailleurs. Il faut faire avec, s’adapter, essayer d’être discret et leur ressembler tout de même, à ceux là qui t’ont mis au monde, pour ne pas créer trop de gêne.

Pourtant dans le miroir de l’ascenseur j’avais en tête les yeux bleus-gris de ma soeur et je me disais que nous étions trop différentes et que de soeurs nous n’avions que l’appellation.

Ma soeur n’était pas ma soeur. Mon frère voulait absolument être mon frère. Une obsession depuis ma naissance. Mais je me suis vite méfiée. Devenue jeune femme j’ai tout fait pour le repousser, le fuir. Car c’est avant tout un possédant machiste. Redoutable et redoutablement violent. Mes antennes de femme faisaient des vrilles et la violence je suis née dedans, en sortir est mon combat quotidien. La violence psychique, mentale, les passages en force.

Une famille au forceps qui ne te veut pas que du bien.

Je suis dans une position de solitaire d’une course au grand large. Enfin ils n’essaient plus de me retenir, enfin je n’essaie plus. Je verrai peut être le bout et ce sera une délivrance, autant qu’une souffrance enfin à nue, éclairée, nouvelle.

Mon nom, le soit-disant nôtre, n’apparaîtra plus nulle part dans aucune preuve légale, familiale et officielle et tout cela signé et approuvé en bonne et dû forme par nous trois. Les enfants qui règlent les comptes de leurs parents décédés.

Bien sûr ils ont été gentils, très, souvent. En leur sein et leur abri me garder, me retenir. Ils peuvent m’être utiles mais nous n’avons rien en commun. Je n’ai plus de parents et je n’ai pas de soeur et pas de frère et je le mets noir sur blanc, Monsieur le Notaire, oui, rien en commun, notez-le bien.

Ils n’ont jamais ressemblé à une communion fraternelle et libre. Rien de ce qui ferait du bien. Je ne leur ai jamais dit car ils ne comprendraient rien et m’ont trop peu connue et jamais comprise.

Aujourd’hui leur plus belle phrase  pour me qualifier est  » Elle est sur une autre planète » ou « Elle est trop égoïste ». Je me dépeins ainsi pour les arranger. Une grande malade psy qui se fait soigner et une caractérielle qui n’en fait qu’à sa tête. J’ai choisi précisément les critères qui les fait fuir , comme je le veux.

Et l’ O.V.N.I en moi jouit, enfin, à ciel ouvert.

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mai 5, 2010

Ceux qu’on est

Cette photo elle est beaucoup pour moi. Elle est tout. Oui, celle là en bas en sépia.

Il y a le mouvement et nous, un genre de famille. Le vent breton dans les cheveux et mamie Alice qui sourit. Elle souriait pour nous, pour nous faire plaisir, juste pour nous, un truc rayonnant. C’est le grand-père qui photographie. Toujours en avance sur son temps, de superbes appareils pendus au cou.

Surtout il y a mon père qui me tient comme ça, comme le font les pères, allez hop, on y va ! Et puis sur le côté sa femme, le petit bout toujours gai, brune, en mouvement. Je ne te parle pas des deux zazous qui rigolent. Toujours entrain de se chercher, de chamailler, de bouger.

Les temps sont difficiles entre nous trois. Il nous faudra du temps. Je me sépare de toute attache matérielle car j’ai vu que nous étions très très mauvais dans ces rôles là. Incapables de prendre des décisions cohérentes et pacifiées, même sur le cadavre de notre mère. J’ai vu le pire du pire de l’inimaginable, et je ne veux plus revivre cela, jamais.

Mais la distance cela nous connaît. Chacun sur sa planète, on a toujours été.

On a toujours été.  Dans les champs de ruines, dans les étés, dans les marais. Casse contre casse, rapides comme des éclairs, vifs comme nos tourments. Qui sait dire les émotions quand elles viennent du même ventre ?

On a toujours été exactement comme sur cette photo, voilà pourquoi je l’aime tant. Beaux et présents mais prompts à disparaitre de l’écran et sans les gants. Envolés, distancés de nous-mêmes, impatients de s’aimer et d’aimer tout et trop et mal et encore et plus rien et jamais d’accord. Sans principes, arrachés à la liberté, au chambranle de nos portes, mal amarrés. On a toujours été, frères, soeurs, parents, racines décollées, mal replantées, rêvant, toujours, jamais stabilisés, insatisfaits, blessés. Silencieux et mal-portants, malades de la vie, malades de nos sentiments.

Vivants.

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mai 5, 2010

Survival

Six mois après ma naissance j’ai cru qu’il fallait mourir. Après tout ?…J’avais sans doute saisi l’ampleur de la tâche, du désastre, et le problème insoluble de la durée.

Chez moi, quand on voulait du revigorant, on allait en Bretagne au lieu de l’île de beauté maternelle. Au moins pour s’assurer une bonne cure iodée et pas trop de chaleur accablante.

J’ai donc vu la Bretagne à six mois. J’ai senti les embruns et les algues. J’ai décidé d’arrêter de déconner et de foutre la trouille à mes parents. Des fois, très tôt, il faut savoir faire semblant.

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