Posts tagged ‘famille’

mai 5, 2010

Des invités pas gênés

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Les morts s’installent dans nos vies. Ce sont des petits malins. Maintenant qu’ils ont la main, ils virevoltent et règlent aussi leurs comptes.

Avant que mon père ne meure je suis allée pour la première fois à Montréal, au pays de sa mère Alice. Un pays des merveilles que cette grand-mère là.

Enfin, bof, la France ne fut pas les merveilles pour elle qui aurait sans nul doute préféré vivre avec ses six soeurs. Mais le cousin Robert, petit français court sur pattes mais malin comme un lapin, était venu rendre visite à son oncle Albert…négociant en betterave à sucre.

Tu le crois, toi, le conte de fées à la noix ? Une histoire en sucre, de paquebots, d’océans entre eux. De lettres entre guerre de 14 dans les tranchées. D’un lapin têtu et de soeurs séparées et éplorées. Une trop belle, une grande aux yeux verts, l’ Alice qui suit son rabbit énamouré. Et re-paquebot dans l’autre sens.

Quoi qu’il en soit, toute sa vie mon père aurait voulu partir, comme l’Albert, conquérir la belle Nord Amérique. Dans mon dos et sur mon berceau,  soufflaient des mots, des phrases, des regrets, des nostalgies. Alors avant de mourir il m’a vu revenir de là-bas et moi j’ai vu sa fierté, son sourire, des larmes au coin des yeux. J’ai découvert que tout cela ne guérissait pas du putain de cancer d’un fumeur et buveur de whisky bien tassé. Qui n’a pas eu le temps de prendre sa retraite méritée. C’est le cancer qui la lui a prise, une année toute ronde, entre rémission et chimio. Juste le temps de fêter une amélioration avec de vieux potes à Noël et quatre mois après c’était plié.

Ensuite ta mère doit vivre. Et comme elle est veuve a soixante ans, ça dure un bail. Cela devient long pour elle au bout d’un moment. Les premiers petits enfants sont des étudiants. La vie s’écoule plus lentement. Alors pourquoi ne pas perdre la boule ? Ben c’est vrai ça, à quoi cela sert-il donc de garder la mémoire à court terme quand tu n’as plus que la mort devant ? Autant juste rester avec les vieux trucs, old times, good times…Et péter les plombs. Faire des trucs marrants, être folle tout à fait. Et voir la tête de tes enfants, qui ont peur de maintenant, qui veulent une mère intacte et qui s’accrochent aux détails. Et un jour, enfin, arrêter de déconner. Pour de bon. Ce fut long. On pourrait dire un calvaire. Et voir un squelette qui respire encore et l’appeler maman, je ne le souhaite à personne, personne.

Mais ça te rentre dedans. Encore un mort qui a des choses à dire. Ca fait un de ces boucans. Il te reste un seul verbe à ta grammaire, une limitation de ton vocabulaire à un seul tenant : ETRE. Avec autant de trouille que de vouloir, ah oui il te reste celui là. Et des NON qui s’invitent en masse là où tu aurais dis Oui.Ils boivent à ta table, ils ouvrent tes placards, ils font un remue-ménage. Oui ? Non ? Quoi , t’es un peu mou du genou ? Après tout, es-tu vraiment debout ?

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avril 22, 2010

avril 21, 2010

L’adieu aux choses

Et vous là dedans, vous voulez quoi ?

– Rien.

C’est le notaire qui lui demande au téléphone. Bon, alors résumons. Voilà quel est le patrimoine : ça, ça et ça. Vous êtes trois, cette masse peut se décomposer en lots. Alors vous qu’est ce que vous souhaitez ?

– Rien.

Déjà écrit plusieurs fois depuis deux ans que sa mère est morte, mais c’est la première fois qu’elle le vit de vive voix, oui, le vivre cette fois. Son corps va en être extirpé et malaxé durant les heures qui suivront.  Tremblante, elle ne pourra plus parler, juste faire quelques gestes machinaux pour exister.

Elle se jette à l’eau dans le courant, il n’y aura plus de retour possible, jamais. Elle ne retournera plus jamais sur l’autre rive, elle le sait. Elle les quitte, c’est définitif.

– Rien, m’sieur, je veux rien… Bon ben avec vous ce sera pas compliqué. Et même pas les pièces d’or, hummm ?

– Non, rien.

Ni ça, ni là-bas dans cet endroit immense où ma grand-mère nous attendait sur le balcon de marbre, tous les étés, face au port. Je leur laisse. Non je ne veux pas de murs, pas de meubles, pas d’objets. Terrorisée par les encombrements, déjà trop encombrée d’elle-même. Moi la petite, le chaton qu’on a gardé, finalement, le bienheureux, le rescapé. J’ai tout eu, je peux tout leur laisser. De l’amour maternel au centuple et sa main dans la mienne les derniers jours, la mort bien en face qui prenait son temps.

A lui qui a vécu couteaux tirés avec sa mère, le mal-aimé, et qui veut tout prendre maintenant. Prends, je te comprends. Et tous ces murs ne te rendront jamais l’enfance qu’il t’aurait fallu pour que nous soyons des adultes doux et non violents.

Arraches, défends, monopolises l’amour défunt et ses choses que tu n’en finis plus de t’accrocher au cou comme une dernière bouée. Regrets, chagrins, désespoirs et revanche mêlés, seront tes ultimes filets.

Moi, vois tu,  l’amour je l’assiège et je le prends quand il est vivant. Mes regrets, mes chagrins n’auront pas de fauteuils, pas de table ni de tapis. Pas de balcon, pas d’escaliers ni de lampes. Une coulée fraîche et nue vers l’autre rive. J’en prendrai le temps, décidément.

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mars 26, 2010

mars 2, 2010

En train passé

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mars 2, 2010

Combien ?

Dans le train. Dans les trains.

Combien de marins combien de capitaines ?

Combien de larmes combien de mouchoirs ?

Combien de drames , d’au revoir ?

Combien de baisers serrés en cachette, combien de mains dans la braguette (si, si…souviens toi… ) ?

Combien de regards à la fenêtre, tout cet espace qui court et chaque petite seconde au dehors qui marque et entend et attrape tes souvenirs, tes envies, tes angoisses ?

Toi au dedans, pour un séjour en cavale, un défilé de toi, et les autres où sont-ils ?

N’existent pas, n’existent plus. Et si tout était perdu derrière et s’il n’y avait plus que deux traverses à arpenter droit devant dans l’allure ?

J’ai pris le train en te laissant derrière réduite en cendres, ma mère. Partie seule du Père Lachaise avec des regards vides et haineux sur moi. Plus rien ne sera le même. Ce choix décisif et l’éclosion de la rupture qui vibrait et a tout emporté.

Droite comme un i mon sac à dos au dos je suis entrée dans le bus que je n’ai même pas attendu. Tout le regard neuf. La longue route. La différence, la détermination de ce qui n’a plus rien à perdre. L’expression violente d’une démarcation à vie, de vivre.

Dans le train j’ai annoté sur mon petit agenda parce que, quand même, il faudrait bien, un jour, se souvenir.

Cherchant à poser plus de douceurs sur ce carnet des jours d’une année qui serait finie pour de bon bientôt, j’ai croqué la posture du chat, de gris vêtu crayonné et rond.

Comme une tendresse sur ma joue tout de même, pour ne pas mourir trop tôt, pas tout à fait, pas là.

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février 25, 2010

Les oranges, vraies

Dans le tout petit espace du souvenir, la tête se penche à la vitre de la voiture et le vent cogne mes cheveux.

Nous sommes sur les routes qui surplombent la mer, ces routes qui tournent, dangereuses et exhalent la vie dans les yeux.

Le paysage est à l’immensité de ce bleu qui roule, sent, hume, roucoule, fronde, fouette les roches rouges.

C’est la mère qui conduit, elle emmène l’enfant, elle aime cela. Sa petite Fiat blanche toute ronde comme un oeuf, sa fierté, et derrière sa petite dernière, puisque les autres n’ont pas voulu rester au foyer et sont partis avec fracassements.

« Les enfants sont trop ingrats, ma fille, ne fait pas d’enfant ! « 

Elles roulent les deux complices, elles s’amusent. Et nous entrons dans la cour d’une maison qui va marquer ma mémoire à jamais. C’est une vieille maison de bord de mer, mais vraiment tellement au bord qu’elle a dans son jardin le paradis lui-même avec ce petit portail qui mène à quelques marches qui mènent sur le sable de la crique. Le portail du Paradis. Qui s’ouvre quand tu veux et moi devant.

L’enfant ne croyait cela possible que dans des films ou dans des livres. Mais non, voilà. Le vieil homme est chaleureux, beau-père d’une nièce, il nous accueille comme sa famille, ici, c’est comme cela.

Je les laisse entre grands, je crois. Je suis passée dans un autre monde, je déambule un peu dans la maison, qui n’est pas une maison, qui est un conte de fées, bien sûr. Il y a une grande véranda et à perte de vue la Mediterranée, là, pour toi, pour toi toute seule.

Mes yeux sont restés bloqués là, sur cette vision, une vraie invasion dans mon cerveau de petite fille. Ma mère m’emmène dans des contes de fées, c’est bien ça.

Le vieil homme nous emmènera sous ses orangers. « Regardes ma fille, ça c’est des oranges, tu n’en as jamais vu des vraies comme celles là ». Je ne suis pas fana, mais je respecte le respect et le don. Plus de quarante ans après, je comprendrai. Oui, c’est long. Parfois il faut cela.

Dans la toute petite voiture italienne nous repartons et je me penche entière à la fenêtre minuscule qui me scie les bras et les joues mais c’est bon.

Cet air, cette liberté !

Les oranges jonchent les sièges. « Manges une orange ma fille, goûtes-les celles là, des oranges comme ça, tu n’en as jamais mangé, c’est autre chose, goûtes-les ! »

Le jus dégouline. C’est toujours comme ça, il faut faire tout de suite, maintenant, profiter, profiter !! Des fois que les oranges prendraient la poudre d’escampette ?

Des fois qu’au prochain tournant on ait plus envie de rien, que l’ombre se fasse, que le goût se vide, qu’on se perde, qu’on perde l’envie.

Les doigts sont poisseux, ça colle, le jus dégouline sur la portière au dehors, c’est bon cette vie…Oh, oui…

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février 15, 2010

Montréal 1983

1983. J’ai un bon p’tit job avec un bon p’tit diplôme pour un boulot que j’aime beaucoup  mais que je ne me vois pas faire trop. Ah ?

Je démissionne.

1983. Ma vie sentimentale est un chaos, les équations s’enchaînent mais rien ne se met en place comme il faudrait. Mauvais calculs.  Je n’aime pas ceux qui me veulent et je fais le pied de grue devant les portes de ceux qui me rejettent. Ah ?

Je prends un billet d’avion pour le pays de ma grand-mère et les valises sont prêtes.

Mon amie Chantal part vivre au Québec. Amoureuse de Stan, après deux allers et retours, elle se décide. Stan est venu durant l’été. On a sympathisé. Il m’a dit Tu viens, il y a de la place chez moi. Tu seras là quand ma blonde arrivera, ce sera bien pour elle aussi et puis vous chercherez du travail ensemble.

Bonne idée. Une autre amie revient de Montréal et a fait du théâtre avec Martine. Je prends l’adresse de Martine. Zou.

C’est le beau mois de septembre. Stan m’accueille chez lui. Il partage l’appart avec un chercheur en biologie toujours fourré dans le Grand Nord. La chambre est libre. Stan, lui, bosse dans un théâtre.

Chantal ne viendra pas. Oups. Le chum est dévasté. Les malles de la dame sont déjà là. La poisse. Peut être plus tard … Il lui faut plus de temps…dit-il, inconsolable il attendra et puis…Non, elle ne viendra pas.

Au dessus, à l’étage, Johanne et Patrick, comédiens, se partagent l’appartement. Patrick est en tournée pour six mois en Californie. Johanne me propose la sous location. Impeccable.

Voilà , j’habite Montréal ! Johanne vit les affres du métier de comédien au chômage. Les photos, les Book, les casting, les refus…l’enfer.

J’apprends à tartiner le beurre de cacahouètes sur des bagels chauds. Le délice. Jamais retrouvé les mêmes, ni dix ans plus tard à San Francisco, ni dix ans plus tard à Montréal à nouveau.  Sans doute le premier bagel, est-ce comme le premier baiser…Le bagel c’est un petit truc rond, juif et délicieux. (Non,  commence pas à avoir l’esprit salace…) Le bagel  peut avoir toutes sortes de goûts et supporter toutes sortes d’accompagnements salés ou sucrés… (Tsss, tsss, tsss…) Bref, si tu connais pas encore, t’es chanceux, un jour t’auras ton premier baiser avec un bagel, tu seras pogné. ( Bon, là c’est n’importe quoi, je t’ai provoqué…).

Je mange, je déambule, dans cette ville fabuleuse, facile, qui t’ouvre les bras. Je marche, je déambule. Ma vie est un petit chaos mobile. Je suis là. Que faire d’autre ? Rien ? Qu’est-ce que je veux ? L’Amour. Il n’est pas là. Ah ?

Des artistes, des comédiens, des jeunes, des beaux, drôles et adorables. Ca oui, il y en a. Je rencontre Martine. Elle m’emmène dans son Montréal. Elle étudie le théâtre, elle a vingt ans, la vie devant elle, elle y croit. Elle commence à jouer. Elle a la pêche, on rit beaucoup. J’aime tout ce qu’elle me montre. Les restau végèt, les boîtes à chansons, les amis, les campus, les sandwiches avec beurre + beurre de cacahouètes + bananes en tranches + beurre de cacahouètes + beurre. Le tout entre deux tranches de pain de mie Big size, tu l’as compris. Avec une pomme  : Ca te fait le repas de midi, qu’elle dit.

Ah ça oui ! Elle est grande et mince. Moi je prends des kilogs chaque jour car je m’arrête partout pour tout goûter, du meilleur aux saloperies…J’engraisse mon Québec, je sucre-à-crème mon Montréal chéri.

La nuit, avec Johanne on court chez le Dépanneur acheter des glaces pour regarder le film à T.V à la maison : on fait comme tout le monde, quoi…

Avec Martine on sort, on marche en bande de jeunes fous dans la ville pour aller d’un bar à un autre et on crie dans la nuit, on s’égosille la vie, on fait les beaux. Mais je suis seule, quand même. Les jeunes gars artistes sont homo, gay, je découvre le mot et les conséquences. Adorables, beaux, gentils, mais gay. Point barre. Seule je suis et loin des amies fidèles, je norcis des pages noires de perdition.

Martine m’emmène chez sa mère à Sherbrooke, Cantons de l’Est. C’est octobre,  l’automne te pète aux yeux. C’est la première fois que je le vois. Tu te dis Avant j’avais pas vu l’automne.

En voiture on passe la frontière avec les U.S.A. D’un rien, d’un coup de bitume, j’entre pour la première fois aux States en bagnole avec, marqué sur sa plaque,  Québec, je me souviens. Ah ben oui, je me souviens.

Je suis royale. On est trois, on est royaux, des anges. Juste une journée, une balade en montagne, du banal pour eux , oui, mais moi j’ai passé la frontière.

On devait aller plus tard à N.Y, pas fait, dommage. Je voulais prendre le train vers Vancouver, pas fait, plus de sous, dommage.

Je vis, je suis québécoise. Stan rigole, me regarde me dit  Mais regardes toi, t’es vraiment d’ici toi ! Oui, enfin, non, pas quand je cause…avec mon maudit accent français…

Je téléphone à « la famille ». Une vieille grand-tante, soeur de ma grand-mère, me reçoit. Et là je suis l’inconsciente du moment : je ne prends pas de photos, je ne garde ni son nom ni son adresse quelque part dans mon foutu cahier aux idées noires. Bourrique.

Elle est adorable, je ne me souviens que des sentiments éprouvés. Elle est douce, elle est émue, elle est disponible. Elle me donne des vêtements, un chapeau en fourrure. Elle a préparé un repas traditionnel qui m’épate. Elle sourit tout le temps. Je ne me rappelle de rien de ce qu’elle m’a dit. Bourrique de moi. Quelle fut la vie de ma grand-mère ? Comment ont vécu ses soeurs, orphelines et unies comme les doigts d’une main, quand l’une d’elle est partie se marier en France ? Qui était leur père, Alfred, français venu s’installer ici  vers 1850 ?

Bourrique je ne sais rien. Revenue 25 ans après, je m’en mords les doigts.

Je vois des morceaux actuels de cette famille car elle a invité quelques traîtres devenus anglophones. Mais ils s’en foutent un peu, rien ne nous attire les uns vers les autres ce jour là. Je n’irai pas à Ottawa. On dirait une chanson  je n’irai pas à Ottawa / Je reviendrai à Montréal...Ah ?

Novembre est là. L’été indien arrive tout à coup. Incroyable. Nous sommes en robe, jambes nues, Martine, Johanne et moi, à siroter des glaces assises par terre, sur le perron en bois. Le monde a changé. Il fait beau, la brise est tiède, on suce des glaces comme des gosses, Montréal est a moi. La vie m’est offerte.

Une semaine après il fait zéro, la première neige tombe.

J’ai pris mon billet de retour.

Où est l’Amour ?

Je reviendrai, oui.



février 10, 2010

Liberté chérie

Je n’ai jamais aimé ma famille.

Petite, bien sûr, sage et docile. J’en avais besoin et on m’a bien éduqué. Avec un goût immodéré pour la curiosité et des possibles sans modération.  Des : Tu peux, tu sais, tu as, tu auras.

J’ai récolté, récolté. De tous ces possibles qu’on me donnait, qu’on me promettait,  et de cela je suis reconnaissante, très, énormément.

Je me suis toujours demandée si mon père était mon père. Parce que pour la mère on ne se demande pas, comme si on ne pouvait sortir que de ce ventre là, qui le dit, le confirme à l’envi. Mais en fait, pour les deux, je ne savais pas.

Un profond sentiment, un désir violent, de non-appartenance à ce mode familial. Celui là et tous les autres.

Je me suis isolée autant que possible, dès que possible. Pour me trouver, me ressentir, et ne ressembler qu’à moi. Je ne voulais ressembler à personne et surtout pas à une famille.

J’ai toujours voulu être différente et ce n’est que maintenant, à cinquante ans, que je réalise que j’y suis arrivée vraiment. Maintenant  je constate, je peux voir, ce que je suis dans le regard de l’autre. Comment on me perçoit, on me voit. Mes mots et mes attitudes se tiennent rarement tranquilles. Ils veulent créer, créer en bon ou mauvais, mais bousculer, transformer. Je sors des contextes, je débloque, je pète les conventions. Tacitement je ne reconduis rien. Je dérape, je glisse, je gratte là où cela fait mal, je dis.

Je veux des Pourquoi et des Comment faire autrement. Toute reproduction, toute copie ad vitam eternam m’est interdite, impossible, mortifère, ennui de la vie. Même faire un gosse je ne voulais pas. Trop lu, trop vu, trop consciente. Trop de choses m’auraient échappé dans cette reproduction tacite et familiale « par nature »… d’emblée. Un jeu truqué d’avance, trop compliqué pour moi, trop risqué. Dans une autre vie j’ai une famille nombreuse, dans celle-ci je suis meilleure avec les enfants des autres, j’ai beaucoup bossé avec eux. Et même quand ils ne font pas mon pain quotidien, je les aime, surtout petits, bien frais, pas encore rassis par la vie, par l’école et tout ce fourbi.

Je vis dans cette vie là pour envoyer des sourires à des visages fermés. Et  depuis que j’ai vécu dans des pays où sourire est ton quotidien et ne pas sourire est une insulte, j’en ai remis une couche. Sourire est mon travail à temps plein.

Oui, je commence tout juste à m’apercevoir de loin. Avant je n’avais pas le temps.

Il fallait mourir demain, il fallait aimer tout de suite.

Il fallait faire des valises, croiser des centaines de visages. Il fallait gober l’air et battre plus fort le grain et l’ivraie de l’ivresse.

Sans s’arrêter, tout le temps.

Et puis j’ai vu la mort prendre son temps.

J’ai vu un grand amour foutre le camp.

J’ai eu la trouille de ma vie et de cette vie là,  je suis partie.

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février 9, 2010

Cet arbre là

Dans le couloir tout est sans couleurs. L’ informe s’est installé.

La vie est partie. La vie est partie mais je viens régulièrement et, têtue, je veux l’installer. Je veux installer le souffle et nous allons dehors sur ton grand balcon ou dans la cour.

Sur ton balcon un grand arbre se penche. Il est grand, humain, il respire malgré tout ce qui l’entoure, c’est à dire rien.

Rien qui n’incite à grandir ou à être beau.

Les oiseaux s’y posent et chantent alors je t’emmène dehors pour entendre. Entendre car je ne sais plus ce que tu vois. Bientôt tu passeras du temps dans ton lit sans même ouvrir les yeux quand je viens. Sans même un signe de toi, ma mère.

Comme si tu nous punissais de tout cela. Oui, même plus un regard. Plus de ton regard, que reste-t-il de la vie ?

Pour l’instant nous sommes dehors et je te parle de ce que je vois, de ce qu’on entend. Du petit vent dans tes cheveux.

Dans le couloir rien n’existe, rien de ce qu’on voudrait voir. Dans les chambres les vieux meurent. Mais c’est très long. Il faut le voir pour le croire et le décrire n’est rien. Rien.

Alors, pour survivre, dans la chambre on n’a plus de corps, ce serait trop cruel. Et on flotte, émargé dans l’atmosphère.

On se prend la main, il faut tout oublier.

Je refuse le gris, je refuse le blanc, je refuse cette absence sans sens, sans rien. Cet abandon.

Je viens, je souris, à contre-courant, à contre-tout, à contre-tous. Je veux niquer la non-vie, celle que je déteste et que tu détestais aussi. Je veux la mort ou la vie mais pas çà. Pas de ce qu’on voit ici, qu’on respire par tous les bouts.

C’est une mission impossible, je nage à contre-courant.

Dans le couloir on est déjà aspiré par les odeurs, par les odeurs de rien. De tout sauf de chez soi, de tout sauf de ce dont on a envie : tout sauf ce qu’on aime.

Ce lieu est sans issue. Plus rien ne peut en sortir mais le pire c’est y rester. Le pire c’est y tenir.

Dehors il y a le vent, il y a les nuages, il y a la route, il y a les voitures, il y a la forêt à traverser. Je m’y appuie. Je t’y cueille des fleurs pour parer au néant.

Nous sommes dans la cour, tu es dans ton fauteuil, des roses hautes, roses et rouges, sous les yeux. Les vois tu ? Je ne saurai jamais. Je t’en parle, je te dis leur beauté et leur musique quand une brise les effleure.

Un point de couleur vivante qu’il faut croire. Juste pour moi, pour ne pas voir.

L’arbre dehors est grand. Je veux te le faire sentir encore, je veux croire à ce qui nous reste.

Dans le couloir plus rien ne presse. Ce n’est pas un couloir, ce n’est pas une chambre, ce n’est pas un hôpital, ce n’est pas moi, ce n’est pas toi. Je ne veux pas.

Je ne veux rien de tout ce que je vois sauf l’arbre, dehors, devant la terrasse.

Je lui jette des regards, je voudrais qu’il s’en aille, qu’il nous plonge dans le noir ou alors définitivement.

Pour toujours, être absents.

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février 6, 2010

La valise rouge

J’avais une valise rouge en carton bouilli. De ces petites valises d’enfant d’autrefois. Les coutures étaient apparentes, tout du long. Une belle fermeture en acier, Clac. Bien précise à manipuler.

Je ne sais plus ce que j’y mettais. Des poupées, des trucs, des machins en plastique. Parfois rien puisque tout y était déjà, tout mon imaginaire, c’est à dire un wagon.

Et un jour, que se passât-il ? Je ne sais pas ce qui en fut à l’origine, je me suis disputée très fort avec ma mère. J’étais toute petite, entre 3 et 6 ans.
D’habitude j’étais docile. Sauvage, très, mais obeïssante.

Et j’ai le souvenir de la première colère, du Non retentissant en moi. Non, je ne voulais pas, non je n’acceptais pas je ne sais quelle décision. NON.

Je me suis mise à bouillir, à éclater, violente tout à coup. J’ai pleuré, trépigné. Ras le bol. Ras la casquette de cette mère qui entravait mon désir, ma décision.
NON.

Elle m’a laissée seule dans ma chambre. J’ai pris ma valise rouge. J’y ai mis le nécessaire absolu. Nounours chéri, une petite poupée sans doute, et puis…quelques crayons ? un cahier ? Une balle en plastique, une veste pour la poupée ?
De quoi a-t-on besoin à 6 ans pour vivre sur la route ?

J’ai descendu l’escalier. Ma mère m’a vue. N’a rien dit.
La maison en briques avait une belle allée goudronnée qui donnait sur une route passante, dans un tournant.

J’ai descendu l’allée. Avec l’impression que cela durait tout à coup très longtemps. Mon ventre commençait à se nouer. Aveuglée par le chagrin et la rage, je continuais sans me retourner. Epouvantée.

Je suis arrivée en bas, les voitures passaient en trombe au ras du trottoir et moi, là, désemparée.

Tout a tourné dans ma tête. Oh là là on fait comment à 6 ans pour vivre seule sur le trottoir, pour prendre la route !
Qu’est ce que je fais ?
Qui suis je moi ?

Oh là là !

Mon coeur s’est rétreci. La trouille, la panique complète.
Je pleurais. J’étais perdue.
Le monde extérieur s’ouvrait devant moi, solitaire, rien. Rien, je n’étais rien toute seule à ce moment.
Un petit gnome, une brindille dans le vent. Rien. Impossible.

Terrifiée, j’ai mis ma peur dans ma poche. J’ai fait demi tour la tête basse. Perdue, sanglotante, déboussolée.
Alors j’étais qui moi loin d’ici ? Comment on faisait ?

Je suis remontée vers la maison. Honteuse, penaude.
On ne m’y reprendrait plus. Maintenant je savais ce que partir voudrait dire.

Je le referai, plus tard, ouais, et là on verrait…

Oui, encore une dizaine d’années et là, on verrait…

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février 1, 2010

Chaque jour

Vivre au jour le jour tu me disais.

Demain on peut mourir, n’attends rien de demain. Il faut vivre maintenant ce que tu veux vraiment.

D’où te venait cette énergie ? Du désespoir ? Je le saurai ensuite.
Mais toute ta vie tu me l’as dit, de ne pas attendre.
Je ne sais pas si c’est un service que tu m’as rendu.
Aujourd’hui je le pense. Demain je ne sais pas.
Voilà que plus de la moitié de ma vie est derrière moi et que j’ai réalisé mes grands rêves sans attendre.

Ton départ a bouclé une boucle, ma boucle d’une demie vie tout à fait pleine. Et m’a fait regarder en arrière d’une manière inattendue.

Vivre au jour le jour avec un sentiment d’urgence, non je ne sais pas d’où cela te venait. Tu me l’insufflais fort comme une vie pour plusieurs. Pour ceux que tu n’avais pas gardé avant moi ?

A cette époque là je ne le savais pas.
Je l’ai compris quand, dans ta démence, tu as emmitouflé des serviettes de toilettes, un, deux, trois, trois petits tas sur le lit de ta chambre-prison. Et tu t’inquiétais qu’ils soient encore dans ton ventre. La folie frôlait, entrait, dépassait les bornes, écrasait, m’écrasait. Et disait, avec des mots pas à leur place, tout dans le désordre, codé, mais des mots qui montraient l’envers de ta vie, ta douleur à mains nues, plaquée sur moi.

Vivre au jour le jour tu y étais accrochée. Tellement que tu as fait traîner ton départ au bord de l’insoutenable. Quitter la vie, mentalement, te faisait peur. Ton corps était un cadavre mais tu respirais dans sa tête.

Enfin tu as laissé la carcasse dérisoire. Laissant des jours nouveaux plein ma vie. Reprenant le goût et le risque de me voir telle que je suis.

Mourir au jour le jour volontairement, les yeux ouverts.
S’emparer de soi, s’étonner.

On criait fort dans la nuit devant les feux d’artifices: Cries, ma fille, cries, amuses toi, regardes, réagis, cries des Aaah !! Oooohh ! Tout le monde nous regarde et sourit ? On s’en fout , on s’en fout, ne t’occupes pas d’eux, dis le, dis le, que tu es là, et que tu vis.

Je t’aime, ma mère, comme au premier jour où j’ai crié.

Aujourd’hui.

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janvier 31, 2010

Sur le pont

Qu’est ce que je fais debout collée contre les jambes de ma mère aux aurores sur le pont d’un gros bateau ?
Qu’est ce que je fais encore contre elle, accrochée à la rampe du ponton, coudes contre coudes ?

J’attends l’île. L’île maternelle vers laquelle tous les étés nous retournions.

Ils sont tous sur les ponts bien avant qu’on l’aperçoive, ceux qui y sont nés.
Ils tendent le cou, ils tendent le nez.
Je suis sur le pont et avec elle j’hume l’horizon. On sent le vent, on sent la terre, on sent l’île avant de la voir. Elle est là.

 » Sens , sens, respires ! » C’est un ordre, une douce injonction.
Je sens, je respire à plein poumons, je la happe, je la rentre dans mon corps, je m’en parfume.

 » C’est le maquis ma fille… »

Nous ne sommes plus qu’un corps qui est à l’appel, soumis, ouvert. Les cheveux courent dans le vent, il fait encore frais et pas toujours jour. L’aurore des été sûrs. Jouissance d’absolu.

Dans le petit matin une première silhouette au loin. Une forme, une ombre. Le coeur bat plus fort. Les yeux sont mouillés.

L’île maternelle de tous les secrets.
Les langues se délient, on la voit, on la reconnaît, on nomme, on commente.
On retrouve chaque côte, chaque crique, chaque rochers. On dit, on redit, on explique, comme chaque année.
L’enfant pose des questions quand il n’est pas sûr de ce qu’il voit mais surtout il se tait. Il se tait car il sent sa mère éperdue d’amour et de souvenirs et il veut juste être dans la petite boîte de son coeur à elle, sage et silencieux, caché au fond du mystère, en faire partie.

Le bateau longe longtemps le golfe et se rapproche. On raconte les plages que l’on voit bien maintenant et où on passera ses journées. On regarde si ça a changé. Là un immeuble ? Non, là à côté de la maison de Rose, regardes, c’est la route des crêtes.
Là, le cimetière, regardes, derrière, l’hôpital, la maison de ta cousine.
Là, là, là… Tout est à moi, tout est à nous et tout est à tout ceux qui sur le pont, pleurent, sourient, étreignent leur enfance sur la rambarde, serrent leurs bébés dans les bras et montrent du doigt
« Regardes là, et là, et regardes, mamie est là ! »

Le bateau croise le phare et sa pointe. Et entre dans le port. L’excitation gagne et l’émotion dévore.

La petite maison florentine rose aux balcons de marbre apparaît. Nous avons tout un étage. On peut faire du vélo dans le couloir tant il est grand. Des fresques peintes aux plafonds, le piano dans l’immense salon. C’est un autre monde.
Et la grand-mère est là, au balcon.
Jusqu’aux années 80 la maison était juste devant le port, exactement en face du quai d’arrivée des paquebots. Par la suite le quai a grandi et un bâtiment a bouché la vue…Un immense sacrilège, jamais pardonné.
Mais aujourd’hui Mamy est au balcon avec vue et accès direct sur la mer. Et elle agite son mouchoir blanc.

A partir du phare les yeux ne la quittent plus. On voit trouble au début et puis on distingue le corps et puis c’est elle, on est ensemble. On agite les mains, le corps, on crie. On vit, on s’exprime, on s’extasie, c’est tout le temps comme cela.

Sur le pont tout le monde s’est mis à s’agiter. Une valse incroyable. Ca y est tout le monde est impatient. On y est, on y est, on y est !!!
On veut descendre, rejoindre les voitures. On veut aussi profiter encore de la vue, de la hauteur, de la chaleur docile du matin sur le pont, de gens en bas qui sont là, du port, des cafés, des rues, qu’on voit tout à fait et dont je connais chaque recoin.
Alors tout le monde est partout. Dans les escaliers, ça papote, ça y est, on est déjà dans les murs, on parle de la journée, du boulanger qu’on va revoir, de la tante qu’il faut aller chercher.
Ca y est certains sont déjà dans la voiture, ils ont de la route à faire, ils ont le village à retrouver, ils ont la maison à ouvrir et voir si le robinet dehors est réparé.
Ca y est tous les bagages sont rassemblés et les marins ont amarré le navire. Les cordes immenses qui font peur quand tu es petite, elles pèsent des tonnes et font du bruit.

Bien avant que le bateau soit immobile les voitures ont démarré, tout le monde dedans est décoiffé ou crevé ou affamé et si excité !

Nous, nous n’avons que la rue à traverser.
Monter l’immense escalier de marbre gris et ses odeurs d’encens, un peu « d’église », je ne sais pas pourquoi. Un étage, deux étages et c’est chez nous.
La grand-mère dont je porte le prénom, a ouvert la porte et le café est chaud.

On dévale dans les chambres, une autre vie commence.

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janvier 16, 2010

Chez Louise

Chez Louise, dans le village de ma grand-mère, nous étions en mars.

Les monts jouaient les Fuji Yama. Il venait de neiger.

Le pantalon de Louise était accroché au balcon. Un jour. Deux jours, il pleut. Trois jours, la pluie redouble.

« Tu ne veux pas que je te rentre ton pantalon ? »

– Non, me dit elle.
Il est là, il est bien. Il y a tout le temps maintenant. On est pas pressés. »

Ni le pantalon, ni Louise.

Tout le temps. Suspendus au vent. Caressés par la pluie. Un jour, deux, trois. Puis quatre.

Quatre arrive. Soleil.
Pantalon sec et repassé en prime, d’avoir humé les jours et les nuits sans s’impatienter.

Louise a 85 ans. Elle a tout son temps.
Elle se réveille le matin, surprise de voir encore le soleil se lever. La vue de son balcon est prodigieuse.

Elle se dit
« Tiens encore une journée que je vois commencer ! »

Il faut laisser faire, laisser être.

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décembre 22, 2009

Délivrés, délivrée.

J’ai perdu mon père dans un escalier.
J’étais en haut dans cette maison toute vieille et jolie que je partageais avec des amis.
C’était dimanche matin, j’étais dans ma chambre et Anne m’a appelée d’en bas.
« Il y a ton frère au téléphone »
Je suis vite descendue et la conversation fut brève. Mon père était mort la veille, je devais prendre le train le plus vite possible.
J’ai raccroché et remonté quelques marches de cet escalier biscornu.

Je me suis assise, j’ai dit la nouvelle à haute voix et j’ai pleuré.
C’était en 1984,  je n’avais pas encore 25 ans.

En 2007 ma mère est partie à son tour.
Elle nous a fait un cadeau en partant le jour de sa fête Ste Lucie, 13 decembre, et le lendemain de la mort de son frère qu’elle aimait tant.
C’était gai, une délivrance.

La nuit de sa mort la neige était tombée sur les hauteurs. Dans l’après-midi le paysage était très beau sur le Vercors et les collines avoisinantes. Givre et soleil lumineux.
La journée fut vraiment  lumineuse car son calvaire prenait fin et d’autres choses allaient pouvoir commencer pour moi.

Je crois que j’attendais cela depuis très très longtemps.

Je n’avais plus de parents en vie. Ils étaient en paix, délivrés de leurs maladies et de leurs chagrins.

Je n’imaginais pas la délivrance que ce serait.
Un autre monde ouvert en moi.
Une autre reconnaissance de ce que je suis profondément.
Et enfin la capacité de regarder en arrière. D’arrêter d’aller, aller, aller…sans cesse, et de chercher, chercher, chercher sans répit.

De forcer ma nature, d’être ouverte et forte.
« Mais comment tu fais ? » me disait une amie.

Je ne comprenais pas sa question.
Il fallait bien…faire…S’adapter et se modeler au Monde, aux gens, aux boulots, toujours et faire avancer la machine.

Maintenant je suis libérée de ce mouvement perpétuel que j’avais instauré.

Il est en moi, certes, il est moi.

Mais la façon de le vivre est différente.

Perdre ses parents avant ses 50 ans est une chance, une opportunité à saisir, une bénédiction.

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